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Activités des femmes "indésirables" (été 1940)

Elles sont internées dans les six îlots du fond (de H à M), situés au nord du camp. Les femmes avec enfants sont internées à l’îlot M.

La façon dont elles ont ressenti l’internement dépend beaucoup de la période pendant laquelle elles ont été enfermées. Deux moments doivent être distingués : le mois de juin, pendant lequel l’angoisse de l’avenir est permanente, et les mois d’été, pendant lesquels une fausse sécurité semble imprégner le camp.

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L’internement en juin 1940 : prostration et inquiétude

Tout au long du mois de juin, l’accumulation des mauvaises nouvelles suscite une telle angoisse que les internées se sentent submergées par le malheur : l’effondrement de l’armée française, l’occupation de la capitale par l’armée allemande, la démission du gouvernement Reynaud, l’armistice du 22 juin et la l’occupation de la moitié du pays par l’Allemagne se succèdent comme autant de traumatismes. Un véritable désespoir envahit le camp.
Les internées n’éprouvent guère le désir d’organiser des activités sociales ou culturelles qui occuperaient leur esprit et fortifieraient leur moral. Nombre d’entre elles restent prostrées, assises sur leurs valises. Les soirées théâtrales, les conférences et les cours sont rares. Quelques répétitions de chorales sont parfois organisées, quelques ateliers de peinture ou de poésie sont constitués, mais le cœur n’y est pas. L’angoisse est trop forte. La crainte de voir les nazis arriver au camp, en prendre le contrôle et se livrer aux persécutions d’antan, empêche toute activité durable.
En outre, l'exiguïté impose sa loi. Les baraques sont pleines à craquer et il est bien difficile d'organiser les chambrées. Quelques femmes cependant, à commencer par les chefs de baraques, font de leur mieux pour apaiser les esprits mais, sans cesse sollicitées, elles éprouvent toutes les peines du monde à ne pas sombrer elles-mêmes dans l'hystérie collective qui, à certaines heures, envahit les îlots. Leur mérite est grand car, la plupart du temps, rien n’avait préparé ces femmes, dans leur vie passée, à occuper des postes de responsabilité. Elles doivent à tout moment composer avec des internées déprimées ou véhémentes, les unes, insensibles à toute discipline de groupe, les autres, perdues sans leur père ou leur mari, d’autres encore, en pleurs et désespérées. Sans cesse, il faut proposer des occupations, veiller à la propreté et calmer les disputes. Et puis, il y a ces listes, ces innombrables listes exigées par l’administration.

Listes par catégories d'âges, par nationalités, listes des enfants, des vieillards, des femmes de prestataires, des femmes enceintes, des catholiques, des protestantes, des juives, listes de celles qui avaient de la famille en France et de celles qui pouvaient vivre de leurs propres ressources, listes de femmes désirant être rapatriées en Allemagne, listes de celles qui étaient aptes au travail, des malades, des infirmes, des tuberculeuses et des malades mentales. Cela n'avait jamais de fin. Puis les listes se perdaient, il fallait les refaire…

Hanna Schramm, pages 16 et 17

En règle générale, dans les baraques, le silence domine. On coud et on lit, lorsqu'on a pu se procurer un livre ou un journal. On écrit beaucoup, on s'occupe des enfants, on nettoie, on frotte le plancher. Certaines femmes s'occupent du chat ou du canari dont elles n'ont pas voulu se séparer, malgré les aléas de leur périple. Le soir, on discute beaucoup, mais les activités structurées, comme les conférences ou les concerts, semblent totalement absentes. Les bruits les plus divers, les bobards circulent d'îlot en îlot : sur l'entrée en guerre des Etats-Unis, sur celle de l'Espagne, sur l'arrivée imminente des Allemands, sur les brutalités des gardiens, sur les punitions collectives, etc..., propagés par les membres de la compagnie de travail et amplifiés par les conditions mêmes de la vie au camp.
En fait, ces rumeurs ne sont que l’expression habituelle de l’angoisse.

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L’internement indulgent, au cours de l’été (juillet et août 1940)

Avec l'armistice, s'ouvre peu à peu une nouvelle période, moins angoissante que la précédente.
Le premier signe, celui que chacun attend, concerne les départs du camp. Ils se multiplient à l’extrême fin du mois de juin, et finissent par vider les îlots dans le courant du mois de juillet. Il suffit alors de faire une demande de libération pour qu’elle soit immédiatement accordée par le secrétariat du commandant du camp.
Parallèlement, la discipline s'assouplit. La circulation sur l'allée centrale est désormais autorisée pendant la journée, jusqu'à la limite du camp des hommes. "Il suffisait de demander à la sentinelle postée à l'entrée de l'îlot pour obtenir la permission de rendre visite à une parente dans un autre îlot" affirme Hanna Schramm. Des autorisations de sorties sont données pendant la journée, non seulement aux cantinières d'îlot, mais à celles qui en font la demande écrite : pour aller chercher du bois dans la forêt, pour aller rendre un service dans une ferme des environs, pour le ravitaillement, etc... Mieux, une fois par semaine, un camion emmène une dizaine de femmes à Oloron, où elles peuvent faire quelques achats.
Pourtant, plusieurs centaines de femmes restent internées dans les baraques. Les raisons tiennent à ce qu’elles ne savent pas où aller, qu’elles ne connaissent personne qui pourrait les accueillir et qu’elles ne possèdent pas assez d’argent pour pouvoir subvenir à leurs propres besoins. Ne voulant pas subsister grâce aux secours d'un comité quelconque, elles demeurent au camp. Elles y sont enfermées, certes, mais y éprouvent une sorte de fragile sécurité qui les rassure. Elles n’imaginent pas le piège qui est en train de se refermer sur elles et qui les broiera, au cours des mois suivants.
À la mi-juillet, trois îlots seulement sont occupés, les îlots H, I et K. Fin septembre, les effectifs sont tellement réduits que toutes les Gursiennes sont transférées "au fond", à l'îlot M, qui vient d'être partiellement restauré. À la multitude des jours de juin a désormais succédé le temps des groupes réduits, où les femmes ont appris à se connaître et à s'apprécier. Des amitiés se forgent et de nombreuses activités surgissent.

A l'îlot I, il y avait un grand nombre d'actrices, de femmes peintres et d'écrivains. Celle qui était alors chef d'îlot organisait quelques petites soirées récréatives (…). Hertha Freund lisait ses poèmes, nous jouions des saynètes de notre composition, des revues satiriques de la vie du camp. (…) Des conférences ou des spectacles avaient lieu le soir après neuf heures : après huit heures, on n'avait plus le droit de quitter l'îlot. Nous fîmes un trou dans les barbelés et nous glissions au travers. La sentinelle fermait les yeux. (…) La première soirée officielle eut lieu à l'îlot H. Mme Lande, la cantinière, qui avait autrefois été chanteuse, avait joliment décoré une baraque en y drapant des couvertures, en y mettant des fleurs et des tableaux ; on avait apporté le piano de l'hôpital. (…) chants, danses, poèmes… le docteur Bachrach faisait de très bonnes conférences sur des sujets littéraires. (…) Dans notre îlot, l'activité resta livrée au hasard et à l’improvisation, mais cela aussi avait son charme. Les anniversaires, les départs étaient fêtés avec solennité ; tous ceux qui avaient envie d'y assister y allaient. Mary Fuchs était toujours sollicitée, jamais nous n'en avions assez de l'entendre chanter, jamais elle n'était lasse de chanter. Et toujours, c'était Plaisir d'amour qui terminait le concert.

Hanna Schramm


Une sorte de fragile tranquillité s'installe avec les chaleurs de l'été. C’est le temps de l’internement indulgent. Pendant la journée, des cours de langues sont organisés, le soir, des veillées et des spectacles. Pour renouveler les habits élimés ou déchirés, les enveloppes de paillasses, devenues trop nombreuses, sont utilisées : avec les moins solides, on confectionne des robes, des blouses et des pyjamas ; avec les tissus les plus résistants, des manteaux et des vestes. Des relations amoureuses s'instaurent avec les Espagnols de la compagnie de travail.
Il serait faux, pourtant, de penser que la vie est désormais facile à Gurs, même si les conditions de séjour sont améliorées. En juillet, se déclare une épidémie d'entérite qui envahit en quelques jours le camp tout entier. Causée par une malnutrition prolongée, elle épuise celles qui en sont atteintes, c'est-à-dire les deux tiers des femmes, et provoque quatre décès. Elle cesse en septembre, avec les mesures de "surali­mentation" prises pendant l'été. Mais les scènes engendrées par la maladie, l'isolement psychologique des malades et la précarité des soins laisseront des souvenirs hallucinés dans la mémoire des intéressés.

L'été 1940 constitue donc un moment très particulier dans l'histoire de Gurs. Les activités les plus variées sont organisées par le petit nombre de femmes demeurées au camp. Malgré les incertitudes, une sorte de sécurité semble régner dans les îlots. De nombreuses comparaisons peuvent être faites avec l'été précédent. Dans les deux cas, les combattants républicains comme les Gursiennes ont uni leurs efforts, non seulement, pour vaincre la monotonie et l'oisiveté imposées par la vie dans les baraques, mais aussi, pour transcender leur misérable situation d'internés et sauvegarder leur dignité.

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Wolfa (femme non identifiée). Une baraque au camp de Gurs. Eté 1940. Aquarelle. Coll. Amicale du camp de Gurs.

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