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Les femmes "indésirables" : les quatre principaux groupes

Même s’il est difficile d’opérer un classement rigoureux et exhaustif des femmes "indésirables" de l’été 1940, on peut distinguer quatre groupes principaux.

Camp de Gurs | Les femmes "indésirables" : les quatre principaux groupes | Gurs (64)A l’origine, l’ordre donné aux femmes "d’origine allemande", le 15 mai 1940, de rejoindre le Vel’ d’Hiv’

Au moment où la "campagne de France" déverse sur les routes un flux croissant de réfugiés à destination de Paris, le général Héring, gouverneur militaire de Paris, fait placarder, sur les murs de la capitale, l’affiche suivante :

Les ressortissants allemands, sarrois, dantzikois et étrangers de nationalité indéterminée, mais d’origine allemande, résidant dans le département de la Seine, devront se conformer aux prescriptions suivantes:
1- Hommes de 17 à 55 ans, y compris les prestataires ;
2- Femmes célibataires et mariées sans enfant.
Rejoindront les centres suivants : les hommes, le centre Buffalo ¹, les femmes, le Vélodrome d’Hiver, le 15 mai 1940.
Ceux qui contreviendraient à cet ordre seront mis en état d’arrestation.
Les étrangers visés ci-dessus pourront, à leurs frais, prendre le chemin de fer ou tout autre transport public pour rejoindre le centre de rassemblement assigné.
Ils devront se munir de vivres pour deux jours et du matériel nécessaire pour leur alimentation. Y compris les vivres, ils ne devront pas avoir plus de 30 kg de bagages.12 mai 1940.

Général Héring Gouverneur militaire de Paris

Remarquer l’allusion aux Allemands apatrides ("de nationalité indéterminée"), c’est-à-dire aux juifs déchus de leur nationalité allemande. Comment réagissent les "ressortissants allemands" face à cet ordre de rassemblement ?


¹ Parmi les hommes qui seront envoyés au stade Buffalo, figurent quelques célébrités : Walter Benjamin, Karl Einstein, Lion Feuchtwanger, Walter Havenclever, Heinrich Mann, Willy Münzenberg, Ernst Weiss, etc

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Premier groupe : les "légalistes", venues spontanément.

Plusieurs milliers de femmes allemandes se rendent volontairement, au Vel’ d’Hiv’, le 15 mai. Certaines font la queue pendant plusieurs heures, avant de pouvoir être admises. Peut-on dire, pour autant, qu’elles y soient allées de leur plein gré ? Ce serait très exagéré, puisqu’elles obéissent à un ordre, accompagné d’une menace précise d’arrestation. Mais il est incontestable qu’elles l’ont fait volontairement, sans soupçonner les conséquences de leur geste.

Plusieurs raisons expliquent un tel comportement.
D’abord, le sentiment que la France, pays des droits de l’Homme, constitue un asile pour les réfugiés ; ne vient-elle pas de recenser et d’accueillir les républicains espagnols, rudement certes, mais ne vient-elle pas de les recevoir ? N’a-t-elle pas intégré sa population juive et à confié à l’un de ses membres la présidence du gouvernement ? Ne reste-elle pas une des grandes puissances démocratiques du monde ?
Alors, pourquoi ne pas lui faire confiance ?
Ensuite, la certitude que ce regroupement obéit à une mesure transitoire, nécessaire en vue d’un nouveau triage ; une fois le recensement terminé, chacun pourra retourner à la vie civile, comme auparavant.
Enfin, le profond légalisme qui anime la majorité des réfugiés ; bien sûr, l’ordre donné relève d’une mesure d’exception, mais il faut le comprendre ; il convient de s’y conformer, parce que c’est une preuve de confiance, parce que l’administration nous en saura gré et parce qu’on ne doit pas chercher à ajouter aux souffrances de la population française.
Bref, il convient d’obéir. La plupart de ces "légalistes" résidaient en France depuis plusieurs années. Elles se sentaient d’autant moins en danger que leurs titres de séjour étaient en règle et leur situation sociale connue des services de l’immigration.
Pour elles, il est clair que, une fois établi qu’elles n’ont rien à voir avec les nazis, elles seront libérées. Elsbeth Weichmann, l’une d’elles, les décrit ainsi :
Parmi nous, il y avait des femmes d’officiers et de soldats français, des femmes qui s’étaient proposées pour les organisations d’aide dans l’armée française, des femmes d’hommes politiques de Weimar connus et pourchassés, des femmes qui s’étaient fait leur propre nom à travers leur engagement politique.¹

Peut-on évaluer l’importance numérique de ce groupe ? Aucun document précis ne le permet. Il semble bien, cependant, si l’on s’appuie sur les témoignages des victimes elles-mêmes, qu’il s’agisse d’une large majorité. Surtout que les internées de Gurs sont des femmes, beaucoup moins réticentes que les hommes à se conformer aux directives françaises. Donc, au bas mot, 5 000 femmes "légalistes", peut-être 6 000, sur les 9 771 internées à Gurs.


¹Elsbeth Weichmann, Zuflucht, Jahre des Exils. Kraus Verlag, 1983.

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Deuxième groupe : les raflées, arrêtées par la police française

Ce groupe est bien différent du précédent, car il n’est en aucune façon composé de volontaires.


Pour les unes, il s’agit de femmes appréhendées par la police, à leur domicile, au petit matin. N’ayant pas obtempéré à l’ordre du général Héring, elles sont arrêtées, et expédiées directement au Vel d’Hiv’. Elles avaient refusé de se rendre au Vélodrome d’Hiver, car elles ne se considéraient en aucune façon comme des "étrangères ennemies" : elles étaient Françaises de naissance et le fait d’avoir épousé des Allemands ne leur semblait pas criminel ; ou bien, elles avaient été des opposantes au régime nazi, pourchassées comme telles, exilées, et se déclaraient amies de la France.
Pour les autres, il s’agit de femmes qui, après avoir réussi à rejoindre Paris, avaient été arrêtées à la gare, à l’hôtel, dans la rue ou dans un square, à l’occasion de patrouilles de police, spécialement dirigées vers "les réfugiés du Nord". Parmi elles, beaucoup de femmes qui, devant l’invasion de la Belgique et des Pays Bas par la Wehrmacht, fuyaient depuis plusieurs semaines, erraient dans les rues ou se cachaient dans de mauvais hôtels. Elsbeth Weichmann les décrit comme "décomposées de terreur, ayant perdu toute contenance"¹.
Il convient de noter que certaines d’entre elles ne se cachaient pas et avaient été arrêtées à la préfecture, en tentant de régulariser leurs titres de séjour ; que d’autres, comme Bertha Gradenwitz, ont été arrêtées à leur sortie de l’hôpital ("J’étais à l’hôpital avec une angine et ensuite une otite. Maintenant, je suis guérie et on m’a envoyée au vélodrome.") ¹
Toutes les femmes raflées ne proviennent pas de Paris. Quelques unes sont signalées comme ayant été arrêtées à Nice, d’autres à Annecy, d’autres à Toulouse.
Au total, plusieurs milliers de personnes, 3 000 environ. Toutes sont internées entre le 20 et le 30 mai.

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Troisième groupe : les "Mosellanes"

"Mosellanes" est le terme allemand, pour désigner les Lorraines.
Là encore, il s’agit de femmes bien françaises, raflées à leur domicile, en Lorraine et dans le nord-est de la France.
Elles sont arrêtées avec leurs enfants et envoyées, dans un premier temps au Vel’ d’Hiv’, dans un second temps, à Gurs.
Parmi elles, Simone Landowski, 8 ans, arrêtée avec ses deux sœurs de 4 et 3 ans ; Catherine Rabszilber, 9 ans, arrêtée avec sa mère, son frère de 6 ans et ses sœurs de 3 et 11 ans. Elles découvriront avec stupéfaction l’univers de Gurs "où l’on se battait pour un seau d’os jeté dans la baraque".
Ce groupe n’est pas nombreux : quelques dizaines de personnes. Mais il a beaucoup frappé les observateurs car, d’une part, les enfants y étaient nombreux et, d’autre part, ces familles semblaient accumuler sur leurs épaules tous les malheurs du monde, depuis 1870 : invasions à répétition, destructions innombrables, plusieurs changements de nationalité, etc...

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Quatrième groupe, les Roumaines et les Bulgares

Quelques femmes, une centaine, sont originaires de pays n'ayant rien de commun avec l’Allemagne, ni avec les territoires occupés par les troupes nazies.
Parmi elles, deux groupes de Roumaines et de Bulgares ont particulièrement attiré l'attention de l'officier français, ancien professeur d'espagnol, chargé d'enregistrer les "entrées".
L'un, d’origine bulgare, est composé d'une quarantaine de juives séfarades. Il descendrait en droite ligne de lointains aïeux qui avaient fui les persécutions de l'Inquisition, et s'exprime dans un pur castillan du XVIIe siècle, fourmillant de gongorismes et de tournures désuètes.
L'autre, d’origine roumaine, est constitué de plusieurs familles de gitans (roms). Il se fait particulièrement remarquer le jour de son internement, le 28 juin : les femmes font un vacarme épouvantable, refusant d’être séparées de leurs hommes. Elles obtiennent finalement satisfaction et sont logées dans une baraque à part.
Ce quatrième groupe, d’une centaine de personnes au total, sera libéré dans le courant du mois d’août. Certains d’entre eux seront à nouveau internés au camp au printemps 1944. D’autres sous-groupes pourraient également être distingués, en particulier en fonction des nationalités. Par exemple, des baraques entières sont constituées, à Gurs, par des Autrichiennes, des Polonaises ou des Tchèques. Mais, dans l’ensemble, ces femmes correspondent toutes au deuxième groupe mentionné ci-dessus.


¹Bertha Gradenwitz. Courrier cité par Elisabeth Marum-Lunau dans Boches ici, Juifs là-bas (1939-1942). Aix-en- Provence, Edisud, 1997. Elle sera déportée de Gurs et exterminée à Auschwitz en 1943.

 

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