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Lilo Petersen témoigne : le camp, fin mai 1940

[Arrivée à Oloron] Après un jour et une nuit, le train s’arrête enfin, au crépuscule. Nous n’avons toujours rien bu ni mangé.

Une file de camions bâchés nous attend, on nous y fait monter. Un petit groupe de badauds qui se trouve là se met à nous lancer des pierres. Nous entendons les cailloux pleuvoir sur les bâches. Pourquoi ? De quoi veulent-ils nous punir ? Le convoi s’ébranle, sans que notre épuisement nous laisse la curiosité de chercher à connaître notre destination.

La nuit est tombée lorsque la longue file stoppe devant une barrière à raies rouges et blanches. Au-delà s’étend le long ruban rectiligne d’une route, bordée d’une double rangée de loupiotes, perles jaunâtres sur fond d’infini noir. Des deux côtés, des formes noires et massives semblent tapies dans la semi-pénombre. La vague clarté des ampoules haut perchées sur leurs poteaux à deux jambes dilue à peine l’obscurité.

Notre camion s’arrête. Les formes noires deviennent des baraques tout en longueur. Des gardiennes comptent soixante femmes par baraque, les y font entrer et claquent la porte. Interdiction de quitter la baraque ! Les ténèbres de l’intérieur nous avalent une à une.

Curieuses constructions que ces baraques de planches de bois brut et de poutres nues. Les murs sont faits de planches mal jointes, clouées les unes à côté des autres, en pente, comme le serait un toit. Avant que ces murs obliques ne rejoignent la toiture de tôle, la cloison retrouve sa verticalité et, dans cet espace, à hauteur du visage, s’ouvrent ce qui nous semble être des fenêtres. Mais en y regardant de plus près, ce ne sont que des clapets de bois plein, occultant les ouvertures rectangulaires et fixées au mur par des charnières de chiffon ou de cuir. L’espace, dans la baraque, est d’un seul tenant, sans parois de séparation. Il n’y a ni lavabos ni cabinets. On n’y trouve pas non plus de meubles, de tables, de chaises ou de tabourets. Par terre, sur les planches de bois brut, soixante sacs remplis de paille, disposés en deux rangées, se font face sur une longueur de moins de vingt-cinq mètres. L’étroit passage médian qui les sépare sonne creux sous nos pas. A chacune des extrémités, une ampoule nue et sale, suspendue dans le vide, éclaire faiblement une porte. Au centre de la baraque, trône un petit fourneau de fonte, rond et noir. Un poêle "pipe". Eteint.
Nous avons froid. La faim, la soif et l’épuisement nous assomment. Nous posons nos valises près d’un sac et nous nous allongeons sur les paillasses ; faute de couverture, nous nous couvrons de notre mieux avec nos vêtements. Les planches disjointes laissent passer des courants d’air permanents.

Le lendemain, nous devons nous aligner devant les baraques. Les gardiennes nous poussent et nous tirent jusqu’à obtenir satisfaction, nous jetant des invectives stupides. Jusqu’au moment où l’une d’entre nous lance d’une voix ferme et sonore’ :"Nous ne sommes pas du bétail." Les gardiennes baissent le nez, sans répondre. Peut-être surprises d’entendre parler leur propre langue sans accent.
Enfin nous avons droit à une distribution de café, une sorte d’eau teintée marron. On nous apprend enfin que nous nous trouvons dans un camp de concentration nommé Gurs, situé non loin des Pyrénées, dans le sud-ouest de la France.
Nous sommes autorisées à nous éloigner de notre baraque. Je me mets aussitôt à la recherche de ma mère qui, de son côté, me cherche aussi. Nous retrouvons vite, nos baraques respectives étant proches. (…)

Après le froid vif de la nuit, la chaleur impitoyable du soleil de printemps nous saisit à son tour. A l’intérieur, le papier goudronné bien noir dont les baraques sont recouvertes ne protège pas de la chaleur. Au contraire, c’est l’étouffoir. Ma paillasse se trouve juste au dessous d’un de ces couvercles de bois qu’un bâtonnet maintient ouverts et qui nous servent de fenêtres. Si je l’ouvre, le courant d’ait attendu ne parvient pas à dissiper la chaleur. Quand on les ferme, on ne voit plus grand-chose, l’électricité étant coupée pendant la journée. Finalement, nous décidons de transiger : les fenêtres resteront fermées, les deux portes ouvertes, ce qui nous garantit au moins un peu de clarté. Dehors, il n’y a pas davantage de protection : ni arbre, ni buisson ne nous laisse espérer un coin d’ombre. La terre glaise nue, durcie par le soleil, résonne sous nos pas comme si tout était creux dessous.
Les baraques reposent sur des pilotis plantés dans le sol. Chacune est entourée d’un fossé de drainage de moins d’un mètre de large et de profondeur, qu’une planche, devant chaque porte, permet d’enjamber. (…)

Remplies une fois l’an, les paillasses s’aplatissent rapidement. À mesure que la paille moisit et ferment ou devient poussière, elle se peuple de punaises et de puces. Et on se bouscule dans la paille de nos matelas. Quelques jours après notre arrivée, des couvertures nous sont distribuées. Quelle joie nous avons à imaginer les nuits à venir, lovées bien au chaud sous une vraie couverture ! Elles sont toutes du même ton foncé, peu engageant, mais qu’importe, nous allons… La désillusion est dure : dépliées, les couvertures se révèlent pleines de trous ; non seulement elles ont déjà été utilisées, mais elles sont en fin de vie et bourrées de nouvelles bestioles, qui rejoignent avec délectation les colonies de paillasses. Ces haillons de laine proviennent probablement du rebut de l’armée. Au moins, nous ont-elles fait rêver un moment.
Près de notre baraque, se trouve un monticule. Le matin, quand il fait beau, j’y grimpe et laisse mon regard errer sur la mer des toits des baraques. Au loin, l’horizon bute sur la majestueuse muraille des Pyrénées. Je ne vois plus les toits, je ne vois plus les baraques, je n’entends ni ne vois plus la foule grouillante des femmes et les barbelés. Seul, au loin, existe le profil de la montagne sous les teintes pastel du jour naissant. J’emplis mes yeux et mon cœur de sérénité et de beauté.

J’ai un réveille-matin d’une exactitude remarquable : à 6 heures précises, un rat plonge tout droit depuis la fenêtre sur mon estomac. Il s’en sert pour rebondir plus loin. La première fois, son premier saut m’a mise dans tous les états. Les suivants m’ont seulement indiqué l’heure. Le jour où mon réveille-matin ne s’est plus manifesté, il m’a presque manqué.
Une famille de souris - parents et nouveaux-nés- a élu domicile dans ma valise. Sous le plancher, couinent d’autres familles nombreuses. Rats et souris courent sur les poutres et sillonnent le sol. Ils parviennent toujours à nous dérober le bout de pain que nous comptions garder pour accompagner le "café" du lendemain matin.

Au cours de la matinée, on nous distribue en effet deux ou trois doigts de ce pain, longtemps après le breuvage brunâtre. Aussi tentons-nous de fabriquer un vrai petit déjeuner en gardant le pain pour le jour suivant. En vain. Nos colocataires à quatre pattes déjouent toutes nos ruses. Ainsi, nous avons essayé de pendre le pain au bout d’une ficelle à la poutre la plus haute que nous pouvions atteindre… Le lendemain, la cordelette seule se balançait dans le vide. Des colonies de rats vivent sous le plancher des baraques, nous berçant jour et nuit de leurs couinements. Leur faire la chasse ? Il y en a trop, plus résistants, téméraires et débrouillards les uns que les autres. D’autant qu’ils sont les habitants légitimes et naturels du camp: Gurs est leur royaume.

Extraits de l’ouvrage de Lilo Petersen, Les Oubliées, Ed. Jacob Duvernet, Clamecy, 2007, pages 66 -71.

 

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