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Sociologie succincte des femmes "indésirables" (été 1940)

Dans un camp jusqu’alors réservé exclusivement aux hommes, l’internement de plusieurs milliers de femmes, en mai 1940, est un événement qui a beaucoup frappé les gardiens comme les populations environnantes.
Pourtant, dans le détail, il faut bien reconnaître que nous connaissons très mal les caractéristiques socio-économiques de ces femmes "indésirables".

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Des femmes jeunes, souvent seules

Hanna Schramm, chef de sa baraque, affirme que les femmes internées à ses côtés étaient "dans l’ensemble, assez jeunes, l’âge moyen étant d’environ trente ans" et que "nous avions très peu de femmes très âgées, faibles, ou des malades chroniques." On retrouve dans les autres témoignages cette même impression : les Gursiennes sont de jeunes femmes et en bonne santé. Celles qui ont connu le camp, quelques mois après, lorsque les Badois ont été internés, ont d’autant plus souligné cette caractéristique que les nouveaux venus étaient souvent très âgés.
La proportion des femmes mariées est très difficile à établir mais, là encore, les témoignages soulignent que les Gursiennes étaient souvent "seules". Le terme est polyvalent (célibataires, séparées, mariées sans enfant ?) et son interprétation, incertaine. Il est probable, cependant, qu’un quart, peut-être un tiers, d’entre elles était célibataire sans enfant.
Les femmes internées avec leur(s) enfant(s) constituent une minorité, mais on en compte plusieurs centaines. Elles sont logées dans des baraques spéciales, à l’îlot M. Une statistique préfectorale du 18 juillet 1940 indique que, à cette date, on comptabilisait 3 460 femmes internées, ainsi que 108 enfants. Si l’on admet que les proportions unissant ces chiffres (1 pour 30 environ) peuvent être étendues à l’ensemble du groupe, il y aurait eu près de 300 enfants internés au camp avec leurs mères, en mai et juin 1940.

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Hétérogénéité sociale

Hanna Schramm, dans une description sommaire, classe ses compagnes en trois catégories :

"Un quart à peu près d'ouvrières et d'employées de maison qui n'avaient pas trouvé de travail en Allemagne et qui gagnaient leur vie en France depuis quinze ans au moins. Elles n'étaient pas favorables à Hitler, mais pour le reste elles n'avaient pas d'opinion politique tranchée. Le hasard les avait envoyées en France, où elles se trouvaient comme chez elles. Un autre quart était constitué par des réfugiées politiques ; c'était, la plupart du temps, des femmes de fonctionnaires socialistes (…). Une bonne moitié de notre baraque était constitué par des Juives. La plupart avaient émigré dès 1933."

D’autres témoignages viennent nuancer, parfois contredire, ce jugement. Hella Bacmeister évoque "des femmes intellectuelles, politiques, antihitlériennes".
Il est difficile de faire la part des choses. Après la guerre, certains observateurs, s’appuyant sur le fait que des personnes aussi célèbres que la philosophe Hannah Arendt, la critique d’art Lotte Eisner ou l’actrice Dita Parlö ont été alors enfermées à Gurs, ont parfois affirmé que les artistes et les intellectuelles étaient nombreuses au camp. Rien ne permet d’étayer une telle affirmation.
L’hétérogénéité sociale et socioprofessionnelle semble être la norme. Gurs, en cela, ne se distingue pas des autres camps.

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Des opposantes au régime nazi

Malgré l’absence de sources précises, il est certain que les femmes "indésirables" étaient, dans une proportion écrasante, des victimes du régime nazi.
En effet, il s’agissait, dans leur immense majorité, de femmes qui avaient dû quitter l’Allemagne pour échapper aux persécutions nazies. Ces femmes étaient souvent juives ou opposantes au régime politique. Elles avaient tenté de se réfugier en Belgique, aux Pays Bas ou dans le nord de la France, mais l’offensive de la Wehrmacht, le 10 mai 1940, les avait conduit à s’enfuir de nouveau, jusqu’à Paris. Victimes et opposantes au système nazi, comment imaginer qu’elles aient pu éprouver une quelconque sympathie pour le régime qui avait fait leur malheur ?
Certaines femmes étaient des opposantes déclarées au régime nazi et, pourchassées, avaient dû fuir leur pays. Parmi elles, l’ancienne député social-démocrate Hedwige Kämpfer, la militante communiste Lore Krüger ou l’écrivain Adrienne Thomas.
Cependant, il y avait aussi parmi elles des femmes allemandes qui, en 1940, résidaient ou travaillaient en France, et qui pouvaient être, sinon partisanes, du moins sans opinion, vis-à-vis du régime nazi. Elles se définissaient comme apolitiques ou "ne faisant pas de politique". Quelle pouvait être leur proportion au sein des Gursiennes ? Denis Blanchot évoque le chiffre de 7 %, tout en insistant sur le fait qu’il ne s’agissait pas de sympathisantes, mais de "simples immigrées économiques" ¹. Hanna Schramm confirme : "il y avait aussi quelques femmes nazies, au sens rigoureux du terme. Mais leur nombre était insignifiant. Moi-même, je n’en ai rencontré aucune." ²
Lorsqu’arrive à Gurs une commission d’inspection allemande chargée de recenser les volontaires au rapatriement, 600 femmes se portent candidates au retour, non par conviction pronazie, mais pour rentrer chez elles, à la maison. Parmi elles, l’actrice Dita Parlo, qui ne cache pas son enthousiasme. "On ne voyait qu’elle. Les autres, c’était le plus grand nombre, se tenaient en arrière dans un silence embarrassé, sans se faire remarquer." ² Au total, 600 femmes sur 9771, parmi lesquelles une immense majorité dont le seul souci était de retrouver leur domicile.
Quelques unes des opposantes au régime nazi s’engageront, au cours des années suivantes, la Résistance française. Parmi elles, Dora Schaul, Lisa Ost ou Hedwige Rahmel.


¹ Postface de l’ouvrage de Lilo Petersen, Les oubliées, op. cit page 224.
² Hanna Schramm, op. cit, pages 37 et 39.

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Une majorité de juives

Quelle était la proportion des juives, parmi les "indésirables" de Gurs ? Là encore, faute de documents, il est impossible de répondre précisément à cette question.
À côté de l’absence d’archives, une autre raison doit être évoquée : les femmes "indésirables" de l’été 1940 ne sont pas internées pour des raisons raciales, comme à l’époque de Vichy, mais pour des raisons nationales : parce qu’elles sont allemandes ou apatrides d’origine allemande. Leur judéité n’étant pas le prétexte de leur internement, il est difficile de savoir si elles étaient juives ou non. Lilo Petersen déclare que c’était "un critère qui n’avait pas cours" et Ruth Fernau affirme que "celles qui étaient juives ne le montraient pas."

Pourtant, il est certain que les juives étaient nombreuses parmi elles. Les femmes qui avaient fui l’Allemagne nazie étaient d’abord des juives tentant d’échapper aux persécutions antisémites. Elles n’étaient pas les seules, mais elles étaient les plus nombreuses.
C’est pourquoi, on peut affirmer que la majorité des femmes "indésirables" de Gurs était juive. S’agit-il d’une forte majorité, de l’ordre des deux tiers ou davantage encore ? C’est probable, sans que l’on puisse en apporter la preuve formelle.

En définitive, il y a quelque chose de désespérant dans l’internement des femmes "indésirables" de Gurs.
Voilà des femmes assimilées à de dangereuses Allemandes, alors qu’elles avaient fui l’Allemagne qui les persécutait. Voilà des femmes qui sont assimilées à des agents de la "cinquième colonne", alors qu’elles ne cherchaient qu’à survivre. Voilà des femmes cataloguées comme ennemies, alors que la France leur apparaissait comme l’un de leurs rares amis potentiels. Voilà des femmes qui avaient mis leurs derniers espoirs dans la France démocratique, mais qui sont traitées en parias infréquentables.
Pour reprendre le mot célèbre d’Hanna Arendt, peut-on imaginer pire situation que celle-ci : "être jeté par ses ennemis dans les camps de concentration et par ses amis dans les camps d’internement" ?

 

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