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Sorties des femmes indésirables (été 1940)

En juillet 1940, le camp des femmes se vide presque aussi rapidement qu'il s'était rempli, deux mois auparavant.

Fin juillet, sur les 9 771 "indésirables", plus de 6 600 (les trois quarts environ) ont été libérées. En août, 2 052 Gursiennes obtiennent leur sortie. Le 23 octobre, à la veille de l'arrivée des déportés badois, 9 061 femmes et enfants "indésirables", soit 92,7 % de l’ensemble, ont quitté le camp.
Ces départs, pour l’essentiel, correspondent à des libérations (environ 8 350) et à des rapatriements (environ 700).
Notons aussi que six décès sont intervenus à cette période.

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Les libérations massives de la fin juin / début juillet 1940

Pendant les quelques deux semaines qui courent entre l’armistice (22 juin) et le 8 juillet, les libérations sont faciles. Il suffit, en fait, d'en faire la demande. En droit, il faut être capable de fournir aux services du camp l'adresse du lieu où l'on compte résider et la preuve d'un minimum de ressources. Comme cette double condition est largement interprétée et à peine vérifiée, une foule d'internées quitte alors le camp, environ 5 000.
Ces sorties étonnent les Béarnais. Elles déclenchent maintes discussions dans la vallée du Gave d'Oloron : les uns affirment que les Gursiennes "ont été libérées sur ordre du ministère de l'Intérieur" ; les autres estiment qu'il s'agit d'évasions. Toujours est-il que, dans la val­lée, on rencontre les Gursiennes un peu partout.

Arthur Kœstler les croise fréquemment :
"6 juillet. Navarrenx. Vu plusieurs émigrées allemandes précédemment internées dans le camp de Gurs. On les a relâchées, elles ne savent ni où aller, ni que faire. Parlé à l'une d'elles dans un café. Elle dit qu'elle envoie des télégrammes dans tous les camps de concentration de France non-occupée pour retrouver son mari. (…) Des centaines de femmes dans ce cas vivent à Navarrenx, à Castelnau, à Sus, à Géronce et dans d'autres villages des alentours. La population les appelle les Gursiennes. Les paysans leur prêtent des chambres ou les font travailler dans les champs, au pair. Elles ont l'air sous-alimentées, épuisées, mais propres'' (La lie de la terre, pages 312, 314)

Comment expliquer ces libérations massives ? Deux raisons doivent être évoquées.
D’une part, la confusion extrême régnant dans les services préfectoraux, où l’on ne sait plus que faire des "indésirables" allemandes ; elles avaient été internées comme ressortissantes ennemies mais, depuis l’armistice, elles ne sont plus considérées comme des ennemies ; alors, pourquoi les garder enfermées ?
D’autre part, le rôle déterminant du commandant du camp, le commandant Davergne. Le chef du camp de Gurs décide alors, face à la gabegie administrative, de procéder à une campagne de libérations massives. Il ouvre toutes grandes les portes du camp et signe toutes les demandes de libération qu’on lui présente.
Ce militaire, futur résistant au sein de l’ORA, semble avoir pris la décision de son propre chef, car on ne trouve rien de comparable dans l’histoire des autres camps, en particulier à Saint-Cyprien, au même moment. Sans doute avait-il obtenu l’aval, au moins oral, de ses supérieurs.
Toujours est-il qu’il fait procéder à la plus importante vague de libérations que le camp ait jamais connue. Cette décision a souvent été mal interprétée par la suite. Par exemple, les biographes d’Hanna Arendt ont souvent indiqué que la philosophe s’était alors évadée du camp. En fait d’évasion, elle est simplement sortie par la porte, comme des milliers d’autres avec elle.

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Les autres libérations de l’été 1940

Le 8 juillet, un arrêté préfectoral est placardé sur les murs des mairies de la vallée : "toutes les ex-internées du camp de Gurs doivent quitter le département des Basses-Pyrénées dans les 24 heures (…) [sous peine d'être] de nouveau internées".
Le flot des départs du camp s'en trouve brutalement et momentanément stoppé. Les demandes sont plus soigneusement vérifiées, avant d’être transmises au préfet du département dans lequel les postulantes désirent résider.
Pourtant, dès la fin du mois, les sorties reprennent à un rythme accéléré. Les causes de ce nouvel assouplissement ne sont pas connues avec certitude, mais il semble qu'elles soient liées au mouvement préfectoral qui renouvelle alors les cadres administratifs du département.
Au total, 3 300 femmes environ obtiennent leur libération entre le 8 juillet et la fin du mois de septembre 1940.

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Que sont devenues les 8 350 femmes libérées au cours de l'été ?

Une réponse précise est impossible à fournir.
Plusieurs milliers, mais on ne saurait dire combien, ont pu émigrer aux Etats-Unis ou en Amérique du Sud, après avoir bravé toutes sortes de dangers que décrit Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques. Parmi elles, Hanna Arendt et Martha Feuchtwanger.
Un millier environ, qui avait trouvé à se loger dans le département, a été réinterné à Gurs, par la suite. Il est probable que nombre de celles qui avaient choisi de résider hors du département ont connu un sort identique, dans d'autres camps.
D'autres ont franchi clandestinement la frontière espagnole, pour tenter de gagner Lisbonne. On n’en connait pas le nombre.
D'autres, plusieurs dizaines, ont tenté de se cacher en Béarn, avec l'aide de quelques connaissances et, plus tard, dans certains réseaux de résistance de la région.
D’autres enfin, environ un millier, ont fait le choix de rester internées au camp. Elles seront les premières victimes des déportations de 1942.
Elles ne seront pas les seules. En effet, la plupart des Gursiennes restées en France fourniront au régime de Vichy, durant les années suivantes, les victimes toutes désignées de sa politique xénophobe et antisémite.

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Environ 700 rapatriements

Les rapatriements sont organisés conformément aux accords conclus par les conventions d'armistice. Les pays vainqueurs, c'est-à-dire l'Allemagne et l'Italie, délèguent dans le camp français des commissions de criblage chargées de vérifier les listes d'internées et de décider des retours au pays. La commission allemande siège à Gurs le 30 juin, l'italienne le 12 juillet. Elles procèdent au rapatriement des volontaires, 600 femmes, presque toutes d'origine allemande.
Le jour de leur départ, quelques unes se livrent à une bruyante manifestation en faveur de l'Allemagne nazie : "Lorsque les Allemands arrivèrent, il y eut tout au plus cent femmes de l'îlot L pour les accueillir avec des Heil Hitler enthousiastes et le salut fasciste ; en tête de celles-ci, il y avait l'actrice Dita Parlo." (Hanna Schramm)
Le 21 août, la commission Kundt, qui vient du Vernet et des prisons de Toulouse, fait une visite d'inspection au camp. Chargée des rapatriements dans le "grand Reich", elle a compétence sur les internés civils d'origine allemande, mais ne s'intéresse qu'aux "bons éléments", c'est-à-dire aux Aryens. Elle ne procède qu'à un nombre infime de rapatrie­ments, quelques dizaines, tous volontaires, mais son passage soulève une vague de frayeur dans les baraques où sont redoutées les méthodes expéditives des nazis à l'encontre des Juifs.
Au total, 700 Gursiennes environ reviennent, sur leur demande, en Allemagne ou en Italie. Elles représentent moins de 8 % de l'ensemble des femmes qui ont quitté le camp pendant l'été, et à peine 7 % des internées "indésirables".

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Conclusion

En octobre 1940, l'arrivée des Juifs badois ouvre une nouvelle page de l'histoire du camp, la plus sombre.
Jusque là, des mesures d’exception avaient présidé au destin du camp. Avec l’instauration du régime de Vichy, on passe de l’exception à l’exclusion pure et simple. Le pas a été franchi peu à peu, par paliers successifs. La phase décisive de cette évolution a été celle de l’été 1940, pendant lequel une politique administrative de répression systématique a été menée, à l’encontre des opposants potentiels, français ou espagnols, comme des réfugiés allemands. Plus question désormais d'assimiler le camp à un "centre d'accueil", comme s'en targuaient les autorités préfectorales en 1939. Les conditions dans lesquelles les "politiques français" ont été détenus relèvent d'une volonté délibérée de répression et d'avilissement ; celles qu'ont dû endurer les femmes émigrées, que rien ne préparait à une telle épreuve, étaient inimaginables pour des gens qui avaient choisi la France comme terre d'asile.
Et pourtant, la période suivante sera pire encore. Comment en est-on arrivé là ? Progressivement, insensiblement. On songe à la phrase de Churchill, au moment de Munich : "Vous hésitez entre la guerre et la honte. Vous aurez les deux."

 

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