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Les activités et les souffrances des internés (été 1940)

Les conditions de séjour dans les îlots B et D sont dures. Elles ne sont pas comparables avec ce que l'on observe, au même moment, dans le reste du camp.

En juillet, lorsque la confusion et le laisser-aller paralysent les services administratifs, alors que, pendant plusieurs semaines le rôle des gardiens (ils viennent d'être démilitarisés par l'armistice) n'est plus que symbolique, seuls les IF sont maintenus dans un état de détention rigoureux. Pendant l'été, tandis que les autres îlots sont peu à peu vidés sous l'effet des vagues successives de libérations, seuls les effectifs des IF restent stables. À l’automne, au moment où un système de cantines se développe au profit de toutes les autres catégories d'internés, seuls les îlots B et D demeurent hermétiquement clos.

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Un internement rigoureux

Les habitudes d’isolement et de brutalité qui caractérisaient la détention à la prison de la Santé, restent de mise à Gurs.

Les contacts avec le monde extérieur sont limités au minimum. Le seul quotidien qui mentionne la présence de Français au camp est Paris-Soir qui affirme, sous la plume de Nicolas Mouneu, qu'à l'îlot B on ne trouve que "des aigrefins, des escrocs, des hommes d'affaires véreux et des mauvais garçons" qui sont "éveillés le matin par une bonne odeur de café et le chant des guitares des Espagnols" (16 septembre 1940). La presse régionale et locale, en revanche, reste muette. Jamais il n'est question de secours d'un quelconque comité d’aide.

Les visites au parloir sont réduites aux entrevues avec les avocats venus prendre connaissance des dossiers qui leur ont été commis d'office. L'unique contact régulier avec l'extérieur réside dans le courrier, malgré les rigueurs d'une censure pointilleuse.

La surveillance, assurée par les gardiens des prisons parisiennes à l'îlot B, par les services gursiens à l'îlot D, est plus étroite et les brutalités fréquentes. La moindre incartade est réprimée sans ménagement.

"Ils cravachaient à tour de bras". (Louis Lecoin, De prison en prison, p. 201)

"J'entends des coups. Quelques jurons. Le silence revient. Un gardien a dû se jeter sur un détenu avec sa trique. Ils ont tous des triques maintenant." (Henri Martin, Gurs, bagne en France, p. 36) 25 septembre.

"A la visite des colis, il y a eu encore une fois scandale. Un gardien, après avoir fendu tout au long avec son couteau un tube de denti­frice, a lacéré un saucisson et brisé toutes les cigarettes. Il faut voir la joie sadique que ces brutes éprouvent à détruire les paquets faits avec tant de soin, à souiller ces petites choses qui nous aident à survivre. Et tout cela, sous les yeux du détenu qui serre les poings de rage. Ces provocations sont constantes. Je redoute toujours qu'un pauvre bougre ne perde son sang-froid. Ils n'attendent que cela, nos gardiens, "pour nous mater", comme ils disent." (Léon Moussinac, Le radeau de la Méduse, p. 218)

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Tenter l’améliorer la vie quotidienne

Comme d'autres Gursiens l'ont fait avant eux, les IF occu­pent le plus clair de leur temps à tenter d'améliorer les conditions de leur internement. Ils confectionnent toutes sortes d'objets : étagères, escabeaux, châlits, placards, bancs, sabots, couverts, "bijoux", "outils", etc... Toute une industrie se met en place dans le but, non seulement, de lutter contre l'oisiveté forcée, mais surtout, de dépasser, par les seules ressources de l'imagination et de l'adresse, les misérables conditions de la vie gursienne.

C'est ce même souci qui préside à l'organisation et au fonction­nement de ce que les internés appellent (pompeusement) "l'université populaire de Gurs". Des cours ou des causeries sont données, généralement le matin, dans certaines baraques. Les disciplines les plus fréquemment enseignées sont l'histoire, la géographie, le français, le dessin et les langues vivantes. L'auditoire, souvent clairsemé, manifeste une attention est soutenue.

"9 octobre. Me sentant un peu mieux cet après-midi, j'ai parlé devant une trentaine de camarades, réunis dans la baraque 7, des origines de la langue française. C'était très émouvant. D'une grammaire et d'un livre de lectures classiques, trouvés dans le camp, j'ai extrait, pour illustrer mon exposé, le texte du Serment de Strasbourg, des fragments de Joinville, de Froissart et de la Chanson de Roland. J'ai cité de mémoire, à la fin, quelques vers de Villon et le son­net de Ronsard sur la Mort de Marie. A ce moment, l'émo­tion était si forte que beaucoup pleuraient. (...) Ma causerie a duré une heure et demie". (Moussinac, op. cit. p. 242-243)

Les préoccupations politiques demeurent omniprésentes. Il est vrai que, pour des hommes qui ont été arrêtés en raison même de ces opinions, un tel soucis est une évidence. Cependant, toute manifestation devant rester souterraine ou, du moins, confidentielle, les informations manquent. Henri Martin affirme que, dans de nombreuses baraques, on tente de reconstituer des cellules de base, au sein desquelles sont organisées des discussions "sur la situation politique en général et la nôtre en particulier", sur le système carcéral, la psychologie de l'internement, la conduite à tenir devant les "durs" ou devant les provocations des gardiens, les actions à entreprendre pour hâter l'instruction des dossiers, etc... Le 1er septembre, la fête de L'Humanité est célébrée par des divertissements, sur le modèle de la traditionnelle manifestation de Garches, et des discours prononcés par Daniel Renoult et quelques orateurs improvisés.

La plupart des "politiques" ont ainsi tenté de profiter des circonstances exceptionnelles de leur séjour gursien pour consolider leur for­mation générale et idéologique, voire pour tremper leur énergie militante.

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Un système clos, avec ses propres règles

Les détenus se bâtissent peu à peu un système de vie original, assez éloigné des références habituelles du monde extérieur. Il repose sur l’autarcie et son moteur est l’imagination. Il a ses propres références, ses propres projets, ses propres soucis.

Il repose sur ses propres moyens d'information : "Radio-bureau", "radio-infirmerie", "radio-cuisine", "radio-chiottes". Il dispose de son propre vocabulaire ("les gos, ce sont les poux, la tortore, la nourriture, le dope, un mégot, etc..." (Moussinac, p. 169). Il possède sa propre monnaie :
"Le tabac est désormais l'étalon monétaire de l'îlot. Ainsi la "touche", c'est-à-dire le droit d'aspirer une bouffée de cigarette, est l'unité la plus basse. Le "dope", autrement dit le mégot, vient ensuite et marque une nuance de valeur, selon qu'il provient d'une cigarette "neuve" ou d'une cigarette déjà faite avec des mégots. Il y a encore la "pipe" (la ciga­rette), unité moyenne, et le "ballot" (paquet de tabac), valeur la plus haute, que beaucoup assimilent à un "billet" (100 francs). Tout se traite maintenant sur ces bases originales. L'or n'y vaut pas grand chose. Il subsiste bien quelque vraie monnaie : chez les "durs" seulement". (Moussinac, p. 169)

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Une situation sanitaire et alimentaire alarmante

L’exigüité et la promiscuité dans les baraques engendrent d’innombrables problèmes de santé. Léon Moussinac, gravement atteint d'entérite, perd 24 kilos en trois mois. À l'article de la mort, il n'obtient son hospitalisation que sur l'intervention pressante d'un comité parisien auprès du chef de camp. Les tentatives de consultation médicale se soldent fréquemment par des diagnostics expéditifs et brutaux. "Quand on va à la visite, le médecin dit : "c'est vous les Français de l'îlot D ? Foutez-moi le camp. Il n'y a rien pour vous ici !" (Lettre au ministre du Travail, René Belin).

La lutte contre la crasse et les parasites est souvent vaine. Les internés ont beau, chaque jour, balayer, laver à grandes eaux le plancher, les cloisons et la charpente, vérifier la propreté de la paille servant de litière, nettoyer leurs habits, la vermine demeure. Dans certaines baraques, elle prolifère. Pour la détruire, il eût fallu disposer de désinfectants mais, en dehors de l'eau de Javel distribuée parcimonieusement, aucun produit n'est fourni par l'administration. Il eût été indispensable, en outre, que tous les détenus fussent convaincus de la nécessité de cette lutte. Or, du fait de l’abattement dans lequel sombrent les plus faibles, le combat se relâche souvent. Les chambrées vivent en permanence sous la menace des poux, des puces et des punaises. Quant aux rats, ils constituent une véritable calamité (voir fiche 5).

L'alimentation est source de difficultés tout aussi graves. D’abord, en raison de la mauvaise qualité des produits. Le 13 septembre 1940, Moussinac affirme que "à 13 heures 30, la viande est arrivée à la cuisine noire, pleine de vers". En octobre, plusieurs lettres, interceptées par la censure, contiennent des plaintes analogues : "aucun commerçant n'aurait eu le front de nous vendre de tels légumes, avant la guerre" ou bien "les vivres fournis par les Subsistances sont à peine présentables". Ensuite, parce que le strict isolement dans lequel les IF sont enfermés, les empêche d’avoir recours aux surplus alimentaires des "denrées non contingentées" vendues dans les cantines d’îlot.

Les conséquences ne se font pas attendre. Dès le mois de juillet, la faim commence à sévir. Elle continuera jusqu’au dernier jour de l’internement des IF. Pour preuve, il faudrait citer tout le courrier intercepté par la censure ; tous les rapports de la commission de censure, entre juillet et décembre 1940, signalent "l'alimentation très médiocre et insuffisante", la "pauvreté alimentaire" ou "le mauvais état de la nourriture" et ses conséquences : "presque tous les internés se plaignent de la faim".

Les dégâts causés par la faim sont de tous ordres. Du point de vue psychologique, la faim dérègle les comportements et devient une telle obsession que toute activité élémentaire en est affectée. Du point de vue somatique, elle provoque une rapide dégradation physique et nerveuse. Au bout de quelques semaines, elle se manifeste sous la forme de maladies, dont la plus fréquente est l'entérite gastro-intestinale (généralement signalée dans les témoignages sous les termes de "dysenterie" ou même de "typhus"). L'entérite provoque de fréquents dérangements, de brusques et violentes coliques, accompagnées parfois de saignements. Elle est contagieuse : en août, elle envahit presque tout l'îlot B.

Les internés évoquent également "la maladie de la faim". Ses symptômes consistent en un grand état d'épuisement, suivi par la formation, d'abord sur les membres, ensuite sur tout le corps, d'œdèmes qui obligent le patient à rester couché. La seule thérapeutique est l'hospitalisation et la "suralimentation".

Un seul décès est mentionné, le 2 juillet, parmi les politiques (Moussinac, p. 168). On peut s’en étonner, compte tenu de la violence de l’épidémie d’entérite. On ne connaît pas le nom du défunt, qui ne figure pas sur le registre des décès du camp. L’enterrement semble ne pas avoir eu lieu à Gurs.

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Les îlots B et D : un camp disciplinaire

Les îlots B et D du camp de Gurs constituent bien un camp à part. Pendant l'été 1940, au moment où la discipline se relâche dans toutes les autres sections du centre béarnais, ils sont soumis à une surveillance renforcée. Alors que les autres internés disposent, à la suite des libérations de leurs camarades, d'un espace plus vaste, les IF demeurent confinés dans leurs baraques, sans autre contact avec l'extérieur que le courrier. Ils sont, sinon systématiquement, du moins régulièrement, soumis à la brutalité de leurs gardiens, désireux de mater ces "fortes têtes". Tout au long de leur séjour, l'hygiène et la nourriture se révèlent durablement insuffisantes. Fin octobre, lorsque les pluies transforment le sol en un immense bourbier et qu'il faut se résigner à passer des journées entières claquemuré dans les baraques froides et obscures, la situation des IF devient franchement critique.

L'isolement, la crasse, la maladie et même, dans une certaine mesure, la vanité des occupations proposées par les animateurs infatiguables du groupe, ébranlent les volontés les mieux trempées. Certains détenus, épuisés de fatigue, démoralisés, adressent à leurs amis des lettres éplorées "Nous sommes mis au rang de la lie de la société", dit l'un. "Nous sommes pourtant des hommes !", affirme l'autre. "Si nous étions des bêtes, nous serions mieux soignés !" déclare un troisième (courrier intercepté par la censure du camp).

Ces deux îlots forment la section ouvertement répressive de Gurs. Elle en est, en tous points, comparable au quartier B du Vernet, avec, en plus, les inconvénients inhérents à la nature argileuse du sol. On peut, au bas mot, parler de camp disciplinaire, dont la fonction est d'abord de briser ceux qui y sont enfermés, et non d'assurer leur détention préventive, avant leur passage devant les tribunaux.

C’est pourquoi, il est fréquemment évoqué, pour les désigner, l’expression de "camp de concentration français".

 

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