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Le 14 juillet 1939 au camp de Gurs

Les manifestations organisées à Gurs à l'occasion du 150e anniversaire de la prise de la Bastille constituent à la fois l'apogée et le résumé des principales activités du camp. Rien n'y manque : ni l'exposition artisanale, visitée par les autorités préfectorales et militaires, ni les préoccupations politiques des Gursiens, exposées dans les discours des "chefs de camps", ni les représentations sportives, théâtrales ou musicales.

Camp de Gurs | Le 14 juillet 1939 au camp de Gurs | Gurs (64)

Rapport rédigé par le commandant du camp

Dans son rapport 708/2 G adressé le 19 juillet au général commandant la 18ème région, le commandant du camp déclare :

"Trois manifestations distinctes célébrèrent le 150e anniversaire :

- A 8 heures, salut aux couleurs. Un peloton de GRM à pied, deux compagnies d'infanterie, deux pelotons du 2ème Hussard à pied, un peloton de GRM à cheval rendent les honneurs au drapeau français. 20 réfugiés basques, 20 réfugiés espagnols, 20 réfugiés espagnols aviateurs, 20 réfugiés internationaux et 20 réfugiés appartenant à la compagnie de travail du camp assistent à la cérémonie. (…)

- De 9 heures à 11 heures 30, au stade du camp, une réunion sportive présentant un défilé de 800 gymnastes internationaux, dont 150 porteurs de petits drapeaux français(…), des mouvements d'ensemble exécutés par les mêmes, des pyramides humaines exécutées par les groupes polonais et tchécoslovaques des Internationaux, un match de football opposant une sélection espagnole à une sélection des Internationaux (perdu par ces derniers 1 à 4).

- De 16 heures à 20 heures, au théâtre en plein air du camp [c'est-à -dire sur le "terrain de sports"], un après-midi artistique coupé par deux discours. Il commença et se termina par la Marseillaise, jouée par l'orchestre et reprise par les 17 000 réfugiés présents, debout et tête nue."

Camp de Gurs | Le 14 juillet 1939 au camp de Gurs | Gurs (64)

Une après-midi exceptionnelle

Exceptionnelle en raison de la présence de personnalités éminentes aux côtés du commandant du camp : non seulement le préfet des Basses-Pyrénées, mais aussi le chef d'état-major des armées, le général Gamelin en personne. Exceptionnelle également par son contenu.

Pendant près de six heures, se succèdent, sur une estrade montée pour la circonstance, les orchestres, les chœurs (basque, allemand, autrichien, apatride, tchécoslovaque, italien et espagnol) et les ora­teurs. Les discours sont prononcés par deux internés, Julian Ramirez, chef du "camp" basque, au nom des réfugiés espagnols, et "Gay", chef du "camp internatio­nal".

Le premier rappelle :

"Nous aussi, les Espagnols, nous avons payé un lourd tribut de douleur et de sang à la cause de la liberté, de l'égalité et de la fraternité. Nous aussi, nous avons lutté de toutes nos forces pour la liberté de notre pays. (…) La fête de la France, c'est aussi notre fête, la fête de tous les hommes qui ont lutté et luttent encore pour la liberté."

Puis, le ténor Cofoni chante des airs de la Tosca de Puccini, de Werther de Massenet ; l'orchestre international joue l'ouverture du Barbier de Séville de Rossini, des valses de Strauss ; des groupes basques exécutent la "danse du drapeau", la "danse de la mort" ; les Espagnols entonnent "le Siège de Bilbao"et "Monsieur le Pain-Pain-Pain" ; les Italiens des morceaux d'Aà¯da de Verdi ; les Tchécoslovaques, "Debout, ô mon peuple" ; les apatrides, "les Bateliers de la Volga".

Le second adresse son discours "au peuple français" :

"Nous, les ex-combattants internationaux, venus de 53 pays, après avoir lutté aux côtés du peuple espagnol pour son indépendance et sa liberté, nous nous solidarisons avec ce magnifique peuple français pour commémorer le 14 juillet. En cette heure grave pour la liberté et l'indépendance des nations, nous adressons au monde entier nos vœux les plus ardents de Paix et de Progrès."

Ces deux discours sont, d'après le compte rendu qu'en dresse le commandant du camp, révélateurs de l'état d'esprit des internés, par leurs affirmations et leurs omissions. Pas une seule fois ne sont cités les autorités préfectorales et les services du camp. Seuls les termes de "démocratie", de "nation", de "peuple", sont prononcés pour évoquer le pays d'accueil. À aucun moment n'est mentionnée une quelconque référence à l'action du gouvernement Daladier. Il n'est question que de la Révolution française et des luttes menées par les travailleurs depuis 150 ans. En revanche, aucune récrimination ne perle à l'encontre de la politique française. Il est vrai que les allocutions ont été, au préalable, communiquées au commandant du camp, qui a donné son autorisation aux orateurs. En particulier, à aucun moment n'est évoquée la non-intervention française pendant la guerre civile, alors que cette affaire est commentée habituellement dans les îlots comme une trahison à la cause de la Liberté.

Le chef du camp se félicite : "la journée s'est achevée sans heurt ni fausses notes".

Ce 14 juillet au camp de Gurs est révélateur des contradictions dans lesquelles sont enfermés, à la veille de la guerre, l'administration française comme les internés.

Les internés vantent publiquement les mérites de la France, son peuple et sa démocratie. Mais, en même temps, ils dénoncent leur enfermement et qualifient le camp de "camp de concentration". Ils considèrent que l'occasion est inespérée de montrer leurs convictions, leur sens de la discipline et leurs qualités artistiques mais, ce faisant, ne cautionnent-ils pas publiquement ce qu'ils dénoncent par ailleurs ? La contradiction n'est-elle pas flagrante ?

Quant à l'administration militaire, elle fait la preuve, en apparence, de sa largeur d'esprit, en acceptant de présider à une telle manifestation. Mais il n'est pas question, pour autant, de considérer les réfugiés du camp autrement que comme des hommes appartenant à "une armée internée". Là encore, la contradiction n'est-elle pas évidente entre les principes et les réalités ?

Irène Tenèze a réalisé un film documentaire entre les années 1980 et 1985, à partir des photographies originales (carnets & négatifs) de 1939 détenues par son père, le Guerrillero Général FFI Luis Fernandez, qui fut interné au camp pendant l'été 1939, et des Archives de la Presse de l'époque tirées des Archives départementales de Pau.


Elle a réalisé la première version de ce documentaire, Un 14 Juillet à l'Ombre de la Bastille, en 35m/m en coproduction avec le VGIK (Moscou). Elle a réalisé la deuxième version, Un 14 Juillet 1939, au standard de la télévision française et en coproduction avec Les Films d'Ici. Le film a été diffusé par la RTVE (Madrid) en 1986, a obtenu le Prix du Public au Festival de Créteil et la Prime à la Qualité du CNC/Ministère de la Culture.

 

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