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Les décès au camp (1940-43)

On trouvera par ailleurs la liste de l’ensemble des 1073 décès survenus au camp de Gurs de 1939 à 1945. Il n’est question ici que des décès survenus entre le 24 octobre 1940 et le 1er novembre 1943.

1 039 décès sont sur­venus au camp entre le 24 octobre 1940 et le 1er novembre 1943. Plus de la moitié d'entre eux (645 soit 62,1 %) date des quatre premiers mois, c’est-à-dire de l’hiver 1940-41.¹

Camp de Gurs | Les décès au camp (1940-43) | Gurs (64)

1039 décès en trois ans (du 24 octobre 1940 au 31octobre 1943)

Le rythme trimestriel des décès survenus au camp est le suivant :

1940 : octobre, novembre et décembre

481 décès 

1941 : janvier, février et mars

187 décès 

avril, mai et juin

44 décès

juillet, août et septembre

80 décès 

octobre, novembre et décembre

100 décès

1942 : janvier, février et mars

93 décès 

avril, mai et juin

17 décès

juillet, août et septembre

5 décès 

octobre, novembre et décembre

10 décès 

1943 : janvier, février et mars 14 décès
avril, mai et juin

2 décès 

juillet, août et septembre

3 décès

dates inconnues

3 décès

 

L’hiver 1940-41 constitue l’un des moments les plus sombres de l’histoire du camp. Les seuls mois de novembre et de décembre 1940 voient périr 470 hommes et femmes, soit une moyenne de huit par jour. Les journées les plus funestes sont le 4 et le 13 décembre, au cours des­quels 12 décès sont enregistrés. Schématiquement, au cours de cet hiver, le nombre des décès ne cesse de croître jusqu'à la mi-décembre, puis diminue lentement, comme s'il était fonction de la durée de l'enso­leillement. Les personnes âgées, au premier rang desquelles se trouvent les Badois, sont alors décimées : 370 vieillards (plus de 70 ans), trois sur quatre environ, sont fauchés. Les hommes et les femmes d'âge mûr n'en sont pas épargnés pour autant, puisque 102 d'entre eux, âgés de 30 à 59 ans, un par jour en moyenne, succombent. Le désarroi est total dans les îlots. Dix membres de la compagnie de travail sont alors spécialement affectés à la fabrication des cercueils et aux diverses beso­gnes d'un fossoyeur.

Une véritable hantise de la mort s'installe alors dans les îlots et y demeurera jusqu’à la fermeture provisoire du camp, le 1er novembre 1943. Les esprits sont tellement frappés qu'un homme aussi lucide qu'Eugen Neter affirmera, quelques années plus tard, que « 25 à 30 personnes mouraient alors chaque jour »², ce qui est très exagéré.

Cette sombre période s'achève avec le printemps 1941 pour atteindre le nombre de 9 en juin 1941. Il remonte ensuite avec le retour de la mauvaise saison, connait un pic en décembre 1941 (45 décès) et janvier 1942 (53 décès) et, comme l’année précédente, diminue à nouveau au printemps 1942. Il faut cependant attendre le printemps 1943, à une époque, il est vrai, où le camp est presque vide, pour trouver un mois sans aucun décès.

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Ce bref aperçu montre d’abord que la période 1940-43 est la plus mortelle de toutes les phases de l’histoire du camp. Ni au cours des années précédentes, pendant lesquelles les internés espagnols étaient pourtant deux fois plus nombreux dans les baraques, ni pendant les années suivantes, on enregistrera une telle masse de décès. Il prouve également la relation étroite existant entre la mortalité et le rythme des saisons. Dès que l'hiver approche, tous ceux qui ne sont pas animés d'une énergie morale suffisante sont en danger de mort. Le sentiment de leur déchéance les écrase, celui de leur inutilité, dans un monde qui les rejette, les accable et ils se laissent peu à peu anéantir.

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Des décès survenus dans des conditions sordides

Les conditions morales et psychologiques des décès comptent parmi les pires que l’on puisse imaginer. Un profond sentiment d’abandon et de solitude étreint les personnes âgées et les malades. Le spectacle de leur déchéance physique, l’environnement sordide qu’ils doivent endurer dans les baraques, avec le froid, la vermine et la faim, l’isolement dans lequel ils sont tenus, tout concourt à les détruire lentement.

Sur le plan matériel, les décès surviennent dans des conditions extrêmes de dénuement. Voici par exemple une cons­tatation de décès rédigée le 30 mai 1941 par Leo Pollak, le médecin interné de l’îlot C :

"Ilot C - Constatation de décès et inventaire.

M. Brill Jacob, né le 5 janvier 1888 à Borislaw, hébergé à l'îlot C, affecté à la baraque 2, est décédé ce jour dans sa baraque d'une insuf­fisance du myocarde. Le décès a été constaté aussitôt par le Dr Pollak, médecin de l'îlot.

L'inventaire de ses effets, qui a été dressé aussitôt par le chef de l'îlot, contient les objets suivants : un portefeuille avec passeport allemand n° 125 547, une carte d'identité belge n° 6175, une carte d'identité allemande et divers papiers à usage administratif, une paire de lunettes, un canif, une paire de chaussures, un veston, trois serviettes de toilette, un chapeau, un cale­çon, un cache-col et divers objets de toilette.

Il n'était pas porteur d'argent.

Fait à Gurs, le 30 mai 1941.

[Signatures du médecin d'îlot, du chef de baraque, du chef d'îlot et du secrétaire du chef d'îlot1.

En outre, le décès est fréquemment précédé de souffrances parfois insoutenables, tant morales que physiques. Plusieurs témoignages le soulignent, au point que nombre de croyants mettent en doute, au soir de leur vie, l’existence même de la justice divine, se demandant ce qui a pu justifier, dans leur vie passée, une telle cruauté du ciel.

Jeanne Merle d'Aubigné rapporte par exemple la scène suivante, survenue à l’occasion d’un office religieux :

« Une jeune femme d'un médecin interné, charmante et cultivée, se leva brusquement en criant : "Nein, nein, meine Kinder verbrannt !" (non, non, mes enfants sont brûlés). Elle traversa la salle en hurlant. Je la pris dans mes bras et la conduisis dans ma chambre. Depuis son départ de Rhénanie, elle avait perdu l'esprit. Quand on était venu l'arrêter, elle et son mari, ses enfants se trouvaient à l'école et elle ne les avait pas revus. »³

Dans ces conditions, affirmer que la cause du décès réside dans « un arrêt du cœur » ou « la sénilité » ou telle maladie digestive, comme le men­tionne le médecin-chef sur les certificats de décès, n'a guère de sens. Le fait d'être âgé ou d'être épuisé par l'entérite est peut-être à l'ori­gine du trépas, mais pas plus que le froid, la faim, la solitude ou l'absence de travail. On peut même se demander si la précision des diagnostics concernant l'origine des décès ne s'apparente pas à une argutie visant à voiler les réalités de l'internement et donc à masquer les véritables responsabilités.

« Un véritable attentat contre la vieillesse » ²

Ce sont les termes employés par Eugen Neter pour qualifier les décès de Gurs, pendant l’hiver 1940-41. L’expression n’apparait pas exagérée.

Les trois quarts des décès (789, soit 76 %) frappent, en effet, les person­nes âgées de plus de 60 ans. Près de la moitié (48,5 %), les vieil­lards de plus de 70 ans. Il est donc évident que l’âge avancé des internés joue un rôle déterminant dans la fréquence des trépas. Certaines personnes, au lendemain de la guerre, n’hésitaient à affirmer que tout cela était dans la nature des choses, sans faire le moindre cas du fait que les proportions gursiennes était vingt fois plus élevées que partout ailleurs.

Les femmes de plus de soixante ans sont davantage touchées que les hommes (423 pour 366). Curieusement, la proportion est inversée au sein de la population adulte (20 à 59 ans), où les hommes meurent plus que les femmes (185 pour 51). De telles différences ont beaucoup frappé les internés. Certains affirment, aujourd'hui encore, qu'elles apportent la preuve, pour les uns, de la meilleure résistance des femmes adultes aux conditions de vie du camp, pour les autres, de la plus grande énergie manifes­tée par les vieillards hommes par rapport aux femmes de leur âge. En dehors du fait que ces explications sont parfaitement contradictoires, il surtout préciser qu’elles méconnaissent un élément essentiel, la répartition par sexe et par âge de l'ensem­ble des internés. De fait, il n'y a rien d'étonnant à ce que les hom­mes adultes meurent plus que les femmes de leur âge puisqu'ils sont proportionnellement plus nombreux et il est logique que le phéno­mène opposé soit observé chez les personnes âgées puisque le rap­port est inversé.

Le nombre élevé d'adultes décédés montre, si une nouvelle preuve devait être fournie, que les internés ne sont pas tous morts âgés. Lorsqu’on calcule l'âge moyen des décès, on constate qu’il ne cesse de diminuer avec le temps : il passe de 68,9 ans au cours de l'hiver 1940-1941 à 65,8 ans six mois après, puis à 56,8 ans durant l'hiver 1941-1942, pour atteindre 55 ans pendant l’été 1942.

Ainsi, pour 1 039 hommes et femmes, Gurs a été l'étape ultime de leur existence. Ils reposent au cimetière du camp, restauré en 1962 grâce à une subvention des municipalités du pays de Bade, particulièrement celles de Mannheim et de Karlsruhe, ainsi que du Consistoire des Israélites du pays de Bade.

 


 

¹ Plusieurs listes de décès sont conservées aux Archives des Pyrénées-Atlantiques. La plus complète a été dressée par les services préfectoraux le 15 janvier 1949. Le Consistoire des Israélites du pays de Bade a de son côté publié Sie sind nicht vergessen, Karlsruhe, 1961, 68 pages, qui présente une liste des décès sur­venus à Gurs, Noé, le Récébédou et et Rivesaltes. Pour ce qui est de Gurs, les dates mentionnées nous ont parfois paru fantaisistes. Nous préférons à tous ces documents de seconde main la liste tirée du registre municipal des décès de la commune de Gurs. C'est elle que Serge Klarsfeld a reproduite dans Le mémorial de la déportation des Juifs de France. Ed. Klarsfeld, Paris, 1978. C'est elle qui constitue la base de notre étude.

² Eugen Neter. “Erinnerungen an das Lager Gurs, in Frankreich”, dans le Journal de liaison du consistoire des Israélites du Pays de Bade, Karlsruhe, décembre 1961, p. 13. Ibidem, p. 14.

³ Jeanne Merle d’Aubigné. Les Clandestins de Dieu. Cimade 1939-1945. Le Signe. Fayard, Paris, 1968, p.71

 

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