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3 - Leur arrivée à Gurs (24/25 oct. 1940). Témoignages.

Témoignage d’Elise Vollweiler, victime de l’ "Opération Bürckel"

(Archives Theo Levi / Liliane Vollweiler)

Elise et Ludwig Vollweiler sont internés au camp le 25 octobre 1940, avec le groupe des juifs allemands expulsés du Pays de Bade. Ils resteront 22 mois au camp (îlot I, baraque 16), avant d’être déportés, le 6 août 1942, et exterminés à Auschwitz- Birkenau (convoi n° 18) vers le 15 août.

Leurs deux enfants, en revanche, Siegbert et Hanna, ont survécu. Hanna, en possession d'un passeport, avait émigré aux USA en septembre 1938, à l'âge de 24 ans, et son frère l'avait ensuite rejointe. Ils eurent cinq enfants et de nombreux petits enfants, parmi lesquels Liliane, qui récupéra le cahier.

Le petit cahier d’Elise est un journal rédigé en allemand au camp de Gurs. Il fut découvert après la Libération, dans des circonstances mal élucidées. Il semble qu’il ait été retrouvé à Auschwitz, par les Américains et qu’il ait été conservé aux USA par un organisme spécialisé jusqu’en 1957, date à laquelle il est transmis à Hanna. Celle-ci l’a conservé pendant un demi-siècle, avant de le transmettre à sa nièce Liliane, qui décide de le publier. Nous en extrayons les passages suivants, témoignages exceptionnels sur la déportation des juifs badois au camp de Gurs.

(Après avoir été arrêtés à leur domicile, dans la petite ville badoise de Schluchtern, Elise et Ludwig sont conduits jusqu’aux camions.)

« Nous fûmes les derniers à monter dans le camion. Lorsque tout le monde fut assis, le départ fut ordonné, sous les huées des enfants. Nous nous regardions mutuellement, le visage consterné, sans pouvoir dire un mot. C’est seulement au moment du départ que j’ai constaté qu’outre les juifs de Schluchtern, il y avait aussi, dans un autre camion, les juifs de Gemmingen, eux aussi très consternés.

Malgré les bonnes relations que nous entretenions avec les paroissiens, nous n’eûmes droit à aucune manifestation de sympathie de leur part. Parmi les juifs de Gemmingen, se trouvait le vieux M. Oppenheimer, âgé de 84 ans, à moitié aveugle, le frère de Mme Kirchhausen, elle-même âgée de 88 ans. Ainsi nous abandonnions notre pays, nous étions désespérés, incapables de prononcer un seul mot.

(…) A notre arrivée à Heidelberg, on ne nous a pas remis nos bagages, mais on les a éparpillés dans les wagons d’un très long train de marchandises, qui nous attendait. Quant à nous, essentiellement des juifs venus du nord du pays de Bade et du Palatinat, on nous a rassemblés dans une salle, près de la gare, où on nous a fait signer un papier qui stipulait par décret que tous nos biens que nous avions laissés derrière nous, étaient propriété du Reich. Là, nous disions adieu à tout ce que nous possédions. Soudain, nous étions réduits à l’état de gueux. Beaucoup tentèrent de s’insurger, certains voulant des explications, et la plupart n’admettaient pas d’être mis devant le fait accompli. Ce qu’Hitler nous faisait là, avait été méthodiquement conçu.

Après ces formalités, on nous a trainés à la gare, non par l’entrée principale, mais par le lieu de passage des marchandises, complètement en retrait, d’ailleurs le train lui-même était sur une voie secondaire. Nous demandions sans cesse où on allait nous amener. Allions-nous vraiment en Pologne ? Beaucoup ne tenaient pas en place, trépignaient, s’agitaient, parce qu’ils s’inquiétaient de ne pas avoir d’argent.

Nous avons rencontré beaucoup de gens que nous connaissions et ainsi, nous nous sommes regroupés entre habitants de Schluchtern pour trouver un wagon qui ne soit pas trop bondé et rester ainsi ensemble. Donc nous sommes montés dans le même wagon et, en voyant ce mouvement de masse, nous nous sommes fait la réflexion : "Grand Dieu ! Quelle déportation ! Des vieillards, des adultes, des jeunes et même, des tout jeunes enfants !"

Dans notre wagon, il y avait une famille avec un bébé de trois semaines. Quelle peine et que de soucis pour ce petit être ! Beaucoup de personnes malades étaient déportées dans ce train. Il y en avait sur des civières ou sur des fauteuils roulants. Ils avaient une mine terreuse et si pitoyable que beaucoup de gens pleuraient devant une telle cruauté. Ludwig, votre père, a rencontré des collègues de travail qui étaient avec leurs parents très âgés. Le père de l’un d’entre eux avait 92 ans. Non loin de nous, un soldat accompagnait ses beaux-parents sur le quai. C’était un Aryen et ils insistaient pour qu’il ne se fasse pas remarquer. Et vraiment il disait à quiconque qui lui demandait ce qu’il faisait là :"Ce sont mes beaux-parents". Lorsqu’ils se sont dit adieu, le soldat aryen s’est exclamé :"C’est une bien pauvre victoire d’Hitler !"

Le train resta en gare longtemps à Heidelberg et ce n’est qu’à deux heures du matin environ qu’il est parti. Alors commencèrent toutes les spéculations sur sa destination. La plupart pensaient que c’était la Pologne, mais quelques-uns affirmaient qu’ils savaient exactement que c’était le sud de la France. Était-ce possible ?

(…) A Karlsruhe, on fit monter dans les wagons disponibles encore d’autres personnes, qui s’ajoutèrent à nous. (…) Tous les juifs de la région de Bade et des villes avoisinantes avaient été rassemblés et embarqués. Vers midi, nous sommes arrivés à Mulhouse, ensuite nous avons franchi le Rhin et nous avons traversé des zones d’affrontement. Là, ce n’était pas comme dans les villes du pays de Bade, où nous devions laisser les fenêtres fermées. Au contraire, elles devaient toutes être maintenues baissées, même celles des toilettes, et ensuite, cela a commencé. Des soldats et des SA ont parcouru le train en hurlant :"Quiconque possède plus de cent marks sur lui est tenu de les remettre aux autorités allemandes, sous peine d’être fusillé". Ce terme "fusillé" hurlé sur un tel ton, ne pouvait qu’inspirer la terreur. Beaucoup se sont débarrassés de leur argent et beaucoup disaient qu’ils n’avaient pas cent marks sur eux, alors comme nous en avions un peu plus, j’ai donné à ceux qui en manquaient pour qu’ils atteignent ces cent marks. Et il y avait toujours ces soldats qui allaient d’un bout à l’autre du train, faisant résonner leurs menaces d’exécution. (…) Lors des haltes suivantes, ce fut la même scène qui se répéta avec les menaces d’exécution. Comme j’avais apporté l’argent de la communauté juive dont j’étais la trésorière, je m’en débarrassais aussi.

En l’espace d’un peu plus d’un an, j’avais cousu 400 marks dans ma gaine, en cas de nécessité. J’étais si désemparée et dans une telle détresse que je ne savais pas quoi faire. Pour mes enfants, ne devais-je pas concevoir que je risquais de me faire fusiller pour 400 marks ! Ils ne me le pardonneraient pas. J’allais aux toilettes et j’arrachais la petite bourse qui contenait l’argent.

(…) Le train poursuivit sa route et les pauvres gens devenaient affamés et souffraient encore plus de la soif. Où pourrions-nous avoir de l’eau ? C’était notre obsession ! Tout le monde avait faim et soif mais nous supportions notre mal avec résignation et patience, c’est pourquoi, il n’y avait pas de plaintes, bien que la soif se fit cruellement sentir dans l’air fétide et étouffant du wagon.

Nous arrivâmes à proximité de la zone libre. Lorsque le train s’est arrêté, nous avons eu la chance d’apostropher un Français qui se trouvait dans la gare et de lui demander de nous remplir une, ou deux bouteilles d’eau. Le temps qu’il revienne, le train démarrait et rares sont ceux qui ont pu obtenir de l’eau. Nous avons vu combien les Français ont été surpris à notre arrivée. Dans l’une des dernières gares où nous nous sommes arrêtés, un soldat est encore passé dans le train en criant :"À la prochaine halte, tout le monde sera fouillé de la tête aux pieds. Quiconque sera pris en possession d’argent sera exécuté sans autre forme d’égards." Personne n’avait à se défaire de quoi que ce soit vu que nous nous étions déjà débarrassés de tout, tant nous avions peur. La fouille n’eut pas lieu, la menace d’exécution avait suffisamment terrorisé les gens pour les inciter presque tous à remettre leur argent.

Le train roula encore et encore et soudain, on n’aperçut plus de soldats allemands et le train s’arrêta la nuit de manière tout à fait inattendue, à Lyon. Tout le monde fut soulagé. Quelques-uns se sont évadés du train, votre père voulait en faire autant, mais je n’étais pas d’accord et je l’ai si souvent amèrement regretté par la suite. J’avais peur qu’il lui arrive quelque chose et si je devais, moi aussi, partir avec lui, il me fallait renoncer à tous nos bagages, car on ne nous les avait pas rendus à Heidelberg, on nous avait dit qu’on nous les donnerait dans le train, qu’ils nous seraient remis lorsque nous arriverions à destination. Avant tout, j’écrivis deux cartes à mes enfants, qui ne sont jamais arrivées.

(…) Malgré cette triste situation, presque tout le monde gardait le moral. Beaucoup disaient :"Qu’avons-nous encore à perdre ? Il ne nous reste plus que la vie." À nouveau la soif et la faim nous tenaillèrent, quelque-uns parvinrent, au début, à calmer leur manque d’eau. Dans l’une des stations où le train s’arrêta, de braves gens nous en apportèrent.

(…) Nous continuâmes à rouler toujours plus loin. Deux nuits avaient passé. Dormir, il ne fallait pas y songer, et se laver non plus. Tout le monde était très fatigué et beaucoup de gens perdaient connaissance, et plus chez les jeunes que chez les personnes âgées. Nous passâmes par Toulouse, Pau et, le jour suivant, le train s’arrêta à Oloron, à l’aube.

A Oloron, on nous a fait descendre du train à onze heures et c’est une marée humaine qui se déversa de ce long train. La grande place, devant la gare, était recouverte par une foule compacte, il y avait des camions qui nous y attendaient. Si on voulait de la soupe, on pouvait en avoir à la gare, moyennant un franc. Là, nous avons dû attendre sous une pluie battante qu’ici et là les camions viennent sur la place pour nous convoyer à notre destination finale. Toute la journée, on déporta des juifs, d’Oloron vers le camp de Gurs et même samedi, car les trains roulaient sans relâche, emportant les gens du Palatinat et du Bade.

Je dois dire que je ne m’étais pas représenté la France telle qu’elle m’apparaissait désormais. A l’école ou plus tard, dans la vie quotidienne ou dans les journaux, on n’avait jamais évoqué la beauté de la France. Mais à, présent, durant mon voyage, j’avais pu admirer des endroits bien entretenus, des villes avec des bâtiments modernes, avec de belles villas et de magnifiques constructions. Les champs et les jardins étaient soignés et tout était bien cultivé. Ce n’est que dans les zones où la guerre sévissait, sur le Rhin, et dans celle où nous nous rendions à présent, aux alentours du camp de Gurs que les champs étaient à l’abandon, que l’on n’apercevait pas de jardins, mais seulement des étendues monotones, dépourvues d’habitations, si ce n’est des baraquements et toujours des baraquements, où devaient s’entasser des dizaines de milliers de juifs que l’on avait déportés du Palatinat et de la région du Bade.

A l’image de cette désolation, notre moral fut désormais au plus bas ; de même que notre nourriture s’appauvrissait. Ainsi allait-il en être de la nouvelle existence que nous devions mener ici.

Elise Vollweiler

Témoignages des internés présents au camp, au moment de l’arrivée des juifs badois, sarrois et palatins, victimes de l’ "Opération Bürckel"

1 - Témoignages des "politiques" français enfermés à l'îlot B

Léon Moussinac note dans son journal :

"24 octobre. On fait rendre une couverture à tous ceux qui ont moins de 40 ans. Il paraît que c’est pour remettre aux juifs qui, depuis cette nuit, affluent au camp. Un spectacle lamentable. On aperçoit des vieillards qu’il faut porter. On dit que ce sont les Allemands qui les évacuent de Francfort. Ils n’auraient pas mangé depuis plusieurs jours. Ils sont des milliers.

25 octobre. Nous n'avons pu dormir. Toute la nuit ont circulé des camions amenant des juifs. Quelle tristesse et, au fond de nous, quelle révolte ! " (Le Radeau de la Méduse. Ed. Hier et aujourd’hui, p. 250)

Louis Lecoin contemple, consterné

"le défilé ininterrompu de femmes et d'hommes de tous âges, d'enfants de toutes tailles, ployant sous les balluchons, trébuchant, s'effondrant dans la boue. En flancs-gardes, des gendarmes et gardes mobiles gueulant, sacrant et, colériques, cravachant à tour de bras ceux, notamment, qui s'affaissent. Et la pluie dégoulinait sans interruption, noyant les larmes des gosses." (De prison en prison, p. 201)

2- Témoignage d'Herbert Traube, "indésirable", de parents juifs autrichiens

Herbert Traube, interné de 16 ans, arrivé avec un compagnon de son âge, quelques jours auparavant, a été enfermé avec les "indésirables" espagnols. Il déclare :

"A la fin du mois d’octobre, l’arrivée des juifs badois changea notre statut de jeunes protégés des internés espagnols. On nous transféra dans de nouveaux îlots. C’étaient des gens complètement déboussolés, abasourdis, perdus, ne comprenant pas – ou plutôt, comprenant trop bien – ce qui leur arrivait." (Témoignage publié dans le bulletin Gurs. Souvenez-vous, n° 121, décembre 2010, p. 10)

3- Témoignage de Hanna Schramm, "indésirable allemande" internée depuis mai 1940

"Les soldats firent le tour de la voiture et ouvrirent la porte du camion. Des murmures, des gémissements assourdis sortaient de l’intérieur. Un enfant pleurait à grand bruit. Les soldats tendirent les bras aux femmes et les soulevèrent pour les poser à terre. Ils faisaient cela avec des gestes calmes, une gentillesse indifférente, et avec un rythme régulier.

(…) Les premières femmes surgirent de la nuit et entrèrent dans la baraque éclairée. C’était des femmes âgées, des petites vieilles tremblantes, des femmes avec des enfants, muettes, les yeux écarquillés par la peur. Nous ne comprenions rien. La baraque était pleine de femmes qui nous dévisageaient en silence. Elles semblaient épuisées, abasourdies, indifférentes, la crainte toujours en éveil, toujours prêt de s’évanouir. Elles nous regardaientfixement, comme si étions des bêtes sauvages. "

(…) Et toujours, on voyait arriver de nouveaux camions qui déversaient des gens, des gens des toutes les catégories et de tous les âges, des riches, des pauvres, des bien portant, des malades et, hélas, tant et tant d’enfants. Il y avait là des malades qu’on amenait dans l’îlot sur des civières,et toutes sortes de personnes âgées, des vieilles de 70, de 80 et même 90 ans, des silhouettes que l’on eût cru échappées de la tombe, tout à fait désorientées et comme étrangères à ce monde. Elles se laissaient conduire sans manifester la moindre volonté et disaient poliment merci quand on les soutenait. Ce qui leur arrivait dépassait leur entendement. C’était un spectacle plus terrible que tout le désespoir et toutes les larmes." (Vivre à Gurs, Maspero, p. 75, 76 et 78).

 

 

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