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Profil général de groupe

Les 6 538 Badois, Sarrois et Palatins internés les 24 et 25 octobre 1940 forment le groupe le mieux connu et le plus typé de tous ceux qui ont été inter­nés à Gurs. Le mieux connu, parce qu'à côté des archives, une abon­dante documentation est parvenue jusqu'à nous : lettres, articles de presse, souvenirs, journaux de bord, rapports, etc. Le plus typé parce que les conditions de leur arrivée comme leurs caractères démo­graphiques (sexe, âge, etc...) et économiques (catégories socioprofessionnelles) les démarquent nettement de tous les autres Gursiens.

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Un groupe originaire d’un espace essentiellement urbain

Du point de vue géographique, les intéressés sont originaires d'un espace délimité.

Le Land du pays de Bade, tel qu'il se présente en 1940, est composé de 27 districts. La plupart d'entre eux, peu densément peuplés, tirent leurs ressources d'une économie rurale essentiellement agricole. Les autres, comme ceux de Mannheim, Heidelberg et Karlsruhe au nord, Fribourg-en-Brisgau et Constance, au sud, rassemblent une population vivant principalement du secteur tertiaire. C'est de là que proviennent la majeure partie des Badois.

Des trois principales agglomérations du Land arrivent les deux tiers des internés : à Mannheim résidaient 2 335 futurs Gursiens (37,5 % du groupe badois), à Karlsruhe 1 380 (21,1 %) et à Fribourg 750 (11,5 %). Si l'on considère que les sept villes principales, Heidelberg, Pforzheim, Rastatt et Constance venant s'ajouter aux trois précédentes, un effectif total de 5 825 personnes est atteint (89 % de l'ensem­ble). Les citadins constituent donc l'essentiel de la popu­lation déportée le 22 octobre. Il en résulte une homogénéité, inhé­rente au cadre de vie urbain et à l'état d'esprit qui l'accompagne, que l'on ne retrouve dans aucun autre groupe.

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Un groupe solidaire

La solidarité sociologique est encore renforcée par un ensemble de liens complexes.

Le lien religieux d'abord, puisque tous les Badois de Gurs, ou presque, sont juifs (98,7 %). Les rares hommes et femmes qui ne soient pas inscrits comme "ressortissants israélites" sur le fichier du camp sont des conjoints de Juifs qui n'ont pas voulu quitter, au soir de leur vie, leur compagne ou leur compagnon dans l'ultime épreuve. Avant même de se rencontrer à Gurs, la plupart des Badois avaient déjà eu l'occasion de faire connaissance, soit à la synago­gue, soit au consistoire. D'ailleurs, si Eugen Neter fut à Gurs le premier chef d'îlot choisi par ses compagnons, c'est essentiellement parce qu'il était le président du consistoire de Mannheim.

Le lien professionnel ensuite : 67,4 % des hommes vivent du petit commerce ou de l'artisanat. La proportion des agriculteurs, comme celle des ouvriers, est infime, de l'ordre de 3 %. Les femmes, de leur côté, n'exercent aucune activité professionnelle (92,8 %), du moins officiellement, car il est évident qu'elles aident leur époux ou leur père à tenir la boutique. Lorsqu'elles déclarent une activité professionnelle, c'est encore une fois le commerce ou l'artisanat qui sont le plus souvent cités. Bref, dans ce domaine comme dans celui de la religion, de telles similitudes rapprochent les membres du groupe, que le terme de communauté d'idées et d'intérêts prend ici tout son sens.

Socialement, l’ensemble du groupe appartient au même groupe social, celui de la bourgeoisie moyenne des villes, qui tire ses revenus de son travail quotidien, qui en est fière et qui ne comprend pas pour­quoi les nazis s'acharnent sur elle.

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Un groupe féminisé et âgé

La répartition par sexes est, elle aussi, caractéristique. Les fem­mes sont largement majoritaires (3950 pour 2590 hommes, soit une proportion de 60,4 %) alors que c'est exactement l'inverse dans le reste du camp.

L'originalité de la structure par âges doit être également souli­gnée. La pyramide des âges au 1er janvier 1941 ne ressemble ni à celle de l'état allemand à cette même date, ni à celle de l'ensemble de la population du camp.

Pyramides des âges comparées du groupe badois et des autres groupes

D'une part, la base de la pyramide se réduit à une bande étroite et inconsistante : les moins de 30 ans ne représentent que 11,2 % de l'effectif global. D'autre part, le graphique est déséquilibré : les femmes étant plus nombreuses, leur domaine est hypertrophié, surtout pour les clas­ses d'âges les plus avancées. Enfin la proportion des personnes âgées (plus de 60 ans) est considérable : 39,2 %; celle des personnes très âgées (plus de 75 ans) est presque aussi élevée que celle des person­nes âgées vivant au même moment en Allemagne : 9,7 %. « Le plus vieux déporté était un homme de 97 ans venant de Karlsruhe » déclare Peter Sauer. « La plus âgée avait 99 ans, et portait encore de grands seaux d'eau à ses enfants au printemps 1941 (Eugen Neter). Si les expulsés du 22 octobre forment une population vieille dans son ensemble, c'est qu'avant cette date, les plus jeunes avaient déjà quitté la région. Et si les plus âgés avaient préféré demeurer au pays jusqu'au moment de leur expul­sion, c'est qu'ils se sentaient obligés d'y rester, sous peine de per­dre le fruit de toute une vie de travail : leur maison, leur boutique, leur réputation, leur histoire même.

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Un groupe cruellement frappé par la mort

De quelque façon qu'on le prenne, le groupe se distingue des autres par son homogénéité. La preuve la plus funeste est fournie par son attitude devant la mort.

Sur les 1 037 décès survenus au camp à l'épo­que de Vichy, 820 (79,1 %) concernent les Badois. Environ une per­sonne sur huit, parmi celles qui ont été victimes de l'opération Bürckel, repose au cimetière du camp de Gurs. Aucune autre catégorie d'internés n'est frappée dans de telles proportions.

Aujourd'hui encore, la plupart des témoins avec lesquels on aborde cette question insiste sur le fait que les Badois étaient des personnes âgées. Il est vrai que l'immense majorité (92 %) des décès frappe les plus de cinquante ans, la majorité (51,2 %) les plus de soixante-dix ans, et que la mort a surtout fauché les plus vieux. Faut-il en tirer argument, comme on l'affirme parfois, pour expliquer que tout cela est naturel, et même normal, et que c'est le contraire qui aurait été plus inquiétant ? Il y a là une part de cynisme qui ne tient aucun compte des conditions lamentables dans lesquelles sont décé­dées ces personnes âgées. Eugen Nater exagérait-il lorsqu'il par­lait du « véritable attentat perpétré contre la vieillesse badoise » ? Car, s'il est vrai que la mort a surtout touché les plus âgés, mais pas exclusivement, il est clair qu'ils ne sont pas morts de vieillesse. Le taux de mortalité gursien est, pour la tranche des 60-64 ans, douze fois supérieur au taux allemand à la veille de la guerre et celui des 70-74 ans près de seize fois.

L'âge avancé des Badois disparus au camp, s'il est un élément d'explication, ne constitue pas le facteur essentiel. L'état du centre béarnais, le manque d'hygiène, l'insuf­fisance de la nourriture, l'obscurité et la froideur des baraques, l'oisi­veté imposée par les circonstances, le chagrin d'avoir tout perdu, ont porté un coup fatal à des êtres que la vieillesse avait déjà affaibli.

On peut même s'étonner que, dans de telles conditions, la mor­talité n'ait pas été plus élevée. Elle l'a été, mais il est difficile de préciser dans quelle mesure. En effet, en mars 1941, un groupe de 1 476 Badois ont été transférés dans les cen­tres, mieux aménagés, de Noé et du Récébédou (Haute-Garonne), où la mortalité, sans atteindre les taux gursiens, fit de profonds rava­ges. Les premières victimes étaient les hommes et les femmes transférés de Gurs. Durant le courant de l’année 1941, une centaine de Badois, dont l'état de santé nécessitait un transfert dans les asi­les de Lannemezan (Hautes-Pyrénées) et de Limoux (Aude), quittent le camp. La plupart d’entre eux meurent durant leur hospitalisa­tion Il est donc certain que les 820 décès survenus au camp ne cons­tituent qu'une partie du nombre des Badois morts des suites de leur passage à Gurs.

En fin de compte, de tous les internés, les Badois sont sans doute ceux qui ont le plus souffert de la vie au camp. Pour des raisons, d'abord, qui tiennent au moment de leur internement : l'hiver 1940-1941, le plus rigoureux de toute la deuxième guerre mondiale. Egalement à cause des structures mêmes de leur groupe : une popu­lation âgée, d'origine urbaine, ayant mené jusque-là une vie fami­liale ou professionnelle sans histoire. Surtout parce que, de tous les Gursiens, les Badois constituent au départ le groupe le moins pré­paré à subir les dures épreuves de la vie au camp. Ils ne compren­nent pas ce qui leur arrive. Ils cherchent dans leurs activités pas­sées ce qui peut justifier un sort aussi cruel, pourquoi tout semble s'acharner sur eux, eux qui, jusqu'alors, ne s'étaient guère intéres­sés qu'à leur famille, leur cercle d'amis, leur maison, leurs affaires, leur travail. Ils ne comprennent pas et leur désarroi moral les rend d'autant plus fragiles que les conditions de séjour à Gurs leur étaient, auparavant, tout à fait inimaginables.¹

 


¹ Nina Gourfinkel brosse ce tableau sévère de ses compagnes d’internement originaires du Pays de Bade : c'étaient « de petits bourgeois, petits épargnants, ayant der­rière eux une vie d'ordre et de subordination, respectueuse des lois et du travail bien fait. Ils ne comprenaient rien à ce qui leur arrivait. Ils réclamaient des balais, des brosses, de l'eau de Javel, des poudres insecticides. Ils étaient exas­pérés de se voir acculés à l'oisiveté qu'ils méprisaient comme le pire des vices, eux qui, honnêtement, avaient trimé toute leur vie. » ( L'autre patrie, le Seuil, Paris 1953, t. II, p. 207).

Hanna Schramm est presque aussi sévère : « Presque toutes les femmes de Bade appartenaient à la petite bourgeoisie. Leurs maris étaient maquignons, bouchers, propriétaires de magasins. Quant à elles, elles étaient de bonnes ménagères et le restèrent dans le camp. Elles tenaient à l'ordre et à la propreté autour d'elles et sur elles. Elles nettoyaient, lavaient et faisaient la cuisine toute la journée. (…) Elles étaient fières lorsqu'elles avaient trouvé un truc pour améliorer le goût des rutabagas ou des éternels pois chiches. » (Vivre à Gurs, op. cit. p. 85).

 

 

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