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La boue

Tous les anciens internés, sans aucune exception, affirment que, de tous les camps qu’ils ont connus, Gurs était le pire, en hiver, en raison de la boue.

Le camp devient alors un immense marécage d’argile, dans lequel chacun s’enfonce d’une dizaine de centimètres. Le moindre déplacement devient un réel danger. Pour les personnes les plus âgées, toute sortie hors de la baraque devient un véritable cauchemar.

Camp de Gurs | La boue | Gurs (64)

Quelques témoignages

Les internés sont unanimes.

Eugen Neter déclare : « Le chemin vers l'estrade (l’édicule des tinettes), sans chemin d'ailleurs, était un véritable calvaire. Dès que l'on quittait la baraque, on s'enfonçait jusqu'aux chevilles dans un sol spongieux et, dans certains cas, plus profondément encore. Il m'est souvent arrivé d'aider un pauvre homme, en le tirant de ce cloaque, d'où il aurait été incapable de sortir seul. (...)

Lorsqu'on pénétrait dans l'îlot, le combat commençait. Ce combat était d'autant plus inégal que nos chaussures de ville n'étaient pas de taille à lutter contre un sol aussi sauvage. La, boue pénétrait partout et laissait le pied complètement trempé. »¹

Siegbert Plastereck déclare que « les scènes les plus pénibles et les plus comiques à la fois se produisaient jour et nuit, quand les gens s'enlisaient. »²

Heinz Pollak précise : « L’hiver est arrivé, c’est-à-dire soit un froid de canard, soit quatre ou cinq jours de pluie torrentielle sur un sol argileux et bourbeux, ce qui, vêtus et chaussés légèrement comme nous l’étions à Anvers le jour de notre arrestation, le 10 mai 1940, donne le joli tableau que tu peux sans peine imaginer. » ³

Hanna Schramm note : « Celles qui n'avaient pas de bottes à revers ne pouvaient se risquer dehors. Par de telles journées, les enfants et les vieilles femmes étaient cloîtrées dans les baraques à l'air empuanti, et dans une obscurité permanente, car il faisait trop froid pour laisser les lucarnes ouvertes. On ne vivait pas, on végétait. » (4)

En décembre 1940, un garde mobile en service au camp écrit à un de ses amis : « Tu as vu Le Vernet, mais Gurs est mille fois plus miteux. C'est un bourbier de 2 km² où pataugent 12 000 hommes, fem­mes, et aussi des enfants. C'est un spectacle pitoyable que ces milliers de femmes et d'enfants qui, derrière les barbe­lés, se traînent dans la boue, parfois jusqu'aux chevilles. Le cœur saigne devant ces enfants, victimes innocentes, que notre méchanceté entre semblables a jetés dans cette géhenne. » (5)

La boue envahit tout, laisse sa marque partout, empoisonne tout. On la retrouve, plus ou moins séchée, sur les habits, dans les couvertures, dans les valises, sur les étagères, dans la soupe, au milieu des médicaments, collée aux lunettes, dans les affaires de toilette. On a beau enfouir sa brosse à dents dans un sac fermé, on la retrouve maculée de boue. On a beau fermer soigneusement les flacons, on y décèle des dépôts de boue. Quels que soient les soins prodigués, la boue impose sa présence.

Dame âgée dans la boue

Camp de Gurs | La boue | Gurs (64)Les vains efforts pour lutter contre la boue

D’immenses et incessants efforts sont déployés à tout instant pour lutter contre la boue, avec des résultats souvent dérisoires.

Les chefs de baraques sont impitoyables. Les internés entrant dans la baraque doivent déposer leurs chaussures dans un espace spécialement aménagé, afin d’empêcher quiconque de maculer le plancher. Il est souvent interdit de secouer ses habits à l’intérieur de la chambrée. Pas question de faire des courants d’air entre les lucarnes.

A l’extérieur de la baraque, des chemins pavés sont aménagés pour rejoindre la baraque-cuisine ou l’édicule des tinettes. En fait de pavés, on jette ça-et-là des misérables ponts de planches, on recherche tout ce qui peut être utilisé comme caillebotis, on récupère les boîtes de conserve que l’on enfouit dans le sol, on demande aux membres de la compagnie de travail du camp d’apporter des galets du gave, mais rien n’y fait, au bout de quelques jours, tout a été absorbé par le bourbier et il faut recommencer.

La dalle de la baraque-cuisine et l’escalier des tinettes sont systématiquement nettoyés par une équipe spéciale d’internés, chargée de l’entretien de l’îlot. Mais les résultats sont à peine perceptibles.

La seule solution aurait con­sisté dans le drainage de l'ensemble du camp, par le creusement de profondes tranchées d’écoulement. Il aurait fallu percer l’alios imperméable et curer les fossés avant cha­que hiver. Mais pour cela, il eût été nécessaire d’employer de nombreux ouvriers, il eût fallu disposer de matériel adéquat, il eût été indispensable de faire preuve de détermination. Cela n’a jamais été le cas. La fondation Rockefeller, pendant l'hiver 1940, propose les services d'un ingénieur afin d'assainir le sol, avec l'aide d'équipes de travailleurs spécialement constituées parmi les inter­nés, mais « cette offre n'a jamais été prise en considération. » (6)

Au cours de l'été 1941, les services des Ponts et chaussées et la com­pagnie de travailleurs du camp restaurent le réseau d'égouts, de part et d’autre de l’allée centrale. En pure perte, la tranchée n’est pas assez profonde pour briser l’alios. Le problème ne sera jamais réglé.

La boue. Lavis de Kurt Löw et Karl Bodek (1941)

Il faut souligner l’effet désastreux de la présence de la boue sur le moral des internés. Chacun vit une telle situation comme une épreuve permanente. Tous les gestes de la vie quotidienne, toutes les relations sociales et toutes les activités en sont affectés.

Le cloaque de Gurs a constitué l’un des pires cauchemars de la vie des internés.

Nach dem Regen (1940) Lavis de Kurt Löw et Karl Bodek

¹ Eugen Neter. “Erinnerungen an das Lager Gurs, in Frankreich”, dans le Journal de liaison du consistoire des Israélites du Pays de Bade, Karlsruhe, 1961, p. 51.

² Siegbert Plastereck. Rapport sur la vie des Israélites au camp de Gurs. 1940-43 (“Rapport Plastereck”). Archives Dachary, p. 9.

³ Suzanne Leo-Pollak. Nous étions indésirables en France. Une enquête familiale. Traces et empeintes. Coll. Rappel. Paris, 2009, p. 98.

(4) Hanna Schramm. Vivre à Gurs. Un camp de concentration français. 1940-41. François Maspéro. Coll. Actes et mémoires du peuple. Paris, 1979, p. 95.

(5) Lettre datée du 20 décembre 1940, interceptée par la censure à Perpignan, où rési­dait le destinataire, et reproduite dans la correspondance n° 1207/PG adressée le 23 décembre 1940 par le président du Contrôle postal au préfet des Basses-Pyrénées.

(6) Joseph Weill, Contribution à l'histoire des camps d'internement dans l’anti-France, CDJC, Paris, 1946, p. 32.

 

 

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