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Les efforts des internés. L’action sociale (1941-42)

C'est dans le domaine de l'action sociale que les activités des responsables d'îlots sont les plus remarquables, en 1941 et 1942.

Trois organismes complémentaires sont créés au printemps 1941, qui modifient radi­calement la vie des internés : les cantines d’îlots (nouvelle manière), la coo­pérative d'achats (CDA) et le comité central d'assistance (CCA).

Un homme est à l'origine de tout cet édifice, un Cypriennais, le rabbin Léo Ansbacher. Par commodité, ces trois institutions, qui res­teront en fonction jusqu'à la dissolution du centre béarnais, le 1er novembre 1943, sont présentées ici isolément. Il faut cependant les concevoir ensemble.

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Les cantines d'îlots

Elles sont gérées par les internés eux-mêmes.

Ravitaillées exclusivement par la CDA, elles reposent sur les deux principes intangibles suivants : d’une part, les produits sont vendus à l'intérieur de l'îlot avec une marge bénéficiaire n'excédant jamais 10 % ; d’autre part les bénéfices sont versés à la caisse sociale de l'îlot.

Leur fonctionnement peut varier dans le détail. Les unes sont gérées par un intendant bénévole, choisi par ses com­pagnons ; le capital initial est alors avancé par les internés les plus fortunés. Les autres sont administrées par un particulier comme une entreprise privée et les deux tiers des bénéfices sont ensuite cédés au service social. De telles différences s'expliquent par le climat régnant au sein de chaque îlot : lorsque la majorité des internés se désintéresse de ce qui lui est proposé pour améliorer la vie commu­nautaire, c'est l'initiative privée qui l'emporte ; dans le cas contraire, une participation générale est facilement obtenue.

Théoriquement, tous les produits et toutes les denrées non con­tingentées peuvent être achetés. En fait, l'achalandage des canti­nes dépend du ravitaillement de la CDA et quelques articles seu­lement sont en vente : des bottes de caoutchouc, des assiettes, des couverts, des récipients, du papier à lettres, du savon, des lacets ; parfois des vêtements, du linge, des fruits, des légumes verts, de la confiture, du fromage, des œufs... Même pendant les périodes les plus fastes, à la fin du printemps ou en été, ces articles ne sont dis­ponibles qu'en nombre limité ; l'hiver, la plupart d'entre eux sont introuvables.

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La coopérative d'achats (CDA)

Elle a connu en deux ans plusieurs modes d'organisation. Son fonctionnement est, dans le détail assez complexe.

Au moment de sa création, en mars 1941, c'est une sorte de magasin central pour le camp tout entier. Les cantines d'îlots doi­vent s'y fournir et aucune autre source de ravitaillement ne leur est autorisée. Le personnel français y achète aussi ce dont il a besoin. Mais, rapidement, ce mécanisme montre de telles déficiences qu’il faut le modifier totalement. En effet, il ne profite, en réalité, qu’au personnel français du camp, qui le considèrent comme une sorte d’alimentation générale, où ils peuvent à tout moment aller faire quelques courses et dont ils contrôlent tous les rouages.

C’est pourquoi, son organisation est complètement modifiée au cours de l'été 1941. La CDA définitive est alors mise en place. Il ne s'agit plus que d'une coopérative d'internés, gérée exclusivement par les internés et fonctionnant pour eux seuls. Elle a pour principal objectif de préparer des plats supplémentaires. Les fonds proviennent soit des internés, par l'intermédiaire du CCA, soit des comités d'assistance juifs, soit des Œuvres installées au camp. Les achats sont effectués au magasin central et, la plupart du temps, en dehors du département, par les correspondants de la CDA. Les produits sont ensuite confiés aux responsables du service social qui en assurent la répartition dans les baraques.

Les insuffisances de l'alimentation gursienne ont ainsi été partiellement com­pensées par cette vaste organisation de secours, en rap­ports étroits avec le comité d'assistance aux réfugiés de Toulouse. Durant la seule année 1941, les achats de la CDA se sont élevés à 2 092 709 F¹ et ont été supportés à 60 % par des organismes phi­lanthropiques juifs extérieurs au camp.

A la fin de l’été 1942, la CDA est supprimée. Ses fonds reversés à la caisse du CCA. Cette suppression s’explique par deux raisons : d’une part, à cette époque, les effectifs internés sont en chute libre, après les déportations d’août et septembre, d’autre part, les envois de l'UGIF suffisent désormais à la préparation de plats supplémentaires.

En définitive, la CDA représente, pour les internés qui l’ont créée et gérée, une énorme dépense d’énergie pour des résultats réduits. C’est un travail de fourmi qui doit être salué avec le plus grand respect, mais il n’a jamais, en aucune façon, pesé véritablement sur le destin des internés.

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Le comité central d'assistance (CCA)

Il est créé dans le courant de l'hiver 1940-1941 sur une idée lancée par le rabbin René Kapel au cours d'une de ses visites à Gurs².

A l'origine, il a pour but de centraliser toutes les activités sociales, religieuses et culturelles du camp. Mais, au printemps 1941, il se cantonne dans la gigantesque tâche d'assistance et d'animation sociale.

Joseph Weill la décrit en ces termes :

« Chaque îlot nomma un comité social composé de huit per­sonnes, dont chacune assumait le contrôle de deux baraques, de telle sorte que tous les baraquements de l'îlot étaient l'objet d'une constante surveillance. Le secrétaire du comité était en même temps le délégué social de l'îlot auprès du CCA, présidé par le rabbin Léon Ansbacher, aidé de son frère Max, de Léo Rothschild et de quelques autres. (...) Des réunions fréquentes permirent à l'exécutif d'acquérir une vue exacte des problèmes sociaux de chaque îlot. (...) Le CCA recevait de l'étranger des envois collectifs. (...) De chaque mandat arri­vant au camp, le destinataire versait 5 % à la caisse sociale. Une modeste contribution fut également levée à l'arrivée des paquets. Les bénéfices des cantines fournirent un revenu régulier à la caisse centrale. De temps en temps, des bazars et des concerts furent organisés pour alimenter les fonds. (...) Un système de parrainage procurait des paquets aux personnes indigentes entièrement isolées. Une des tâches délicates fut le dépistage des pauvres hon­teux qui refusaient jusqu'à l'extrême limite toute forme de secours. Une section sanitaire distribuait les prothèses, les lunettes mises à la disposition des Œuvres. Un "asile" de vieillards put être installé, pourvu de fourneaux et disposant d'infirmiers internés. Le CCA fournit du raphia et des tissus aux femmes qui confectionnaient des portefeuil­les, des serviettes, des étuis à cigarettes. Les hommes employè­rent le fer blanc des boîtes de conserves. (...) Grâce à l'envoi d'outils, il permit de tracer des chemins, de créer des jar­dins d'agrément et d'installer des potagers qui jouaient un rôle de plus en plus important dans le ravitaillement du camp » ³

Mais le CCA n'est pas seulement une institution spécialisée dans le secours aux plus pauvres. C'est aussi l'organisme qui a inlas­sablement tenté de trouver des solutions aux problèmes posés par les insuffisances des installations du camp. C'est lui qui a permis de procurer aux Gursiens le vitrex qui, une fois posé sur les lucar­nes des baraques, laissait entrer la lumière tout en protégeant du froid ; c'est lui qui a fourni les outils et ustensiles indispensables aux travaux de jardinage, de terrassement, de couture des internés.

Il a mené la plus difficile des luttes, contre la faim, l'isolement et l'oisi­veté, c'est-à-dire contre les rudes réalités quotidiennes de l'interne­ment. A ce titre, il est un peu le symbole de l'esprit combatif d'hom­mes et de femmes qui ont refusé la résignation et le fatalisme.

Le mérite des internés qui ont investi toutes leurs forces dans le combat contre la misère est énorme. Car il s’agissait d’une lutte inégale et sans cesse recommencée. Les résultats étaient souvent dérisoires. La faim et la misère n’ont jamais déserté les baraques d’internés, malgré tous les efforts déployés.

Mais il faut souligner que ce combat permanent s’est déroulé en terrain toujours hostile, car l’administration du camp et les partisans du régime de Vichy suspectent en permanence de telles initiatives, lui prêtant les intentions les plus mercantiles et les plus hypocrites. Voici, par exemple, comment le financement du CCA de Gurs est présenté dans Je suis partout (n° 647, 7 janvier 1944) :

« Les grands profiteurs du camp de Gurs sont les Juifs qui, dès 1940, eurent l'astuce de se proclamer chefs d'îlots. Ensuite, il ne leur restait plus qu'à exploiter la situation en mettant le camp en coupe réglée. Les colis n'étaient distribués qu'après que les destinataires eussent payé rançon. Les mandats étaient également soumis à l'impôt. »

 

 


¹ Rapport adressé le 7 février 1942 par le chef de camp à l'inspecteur général des camps et centres d'internement du territoire (Arch. dép. Pyr. Atl., liasse n. cotée 264). Ce rapport présente un historique de la CDA et contient le bilan financier de l'année écoulée. Pour donner une idée de la valeur des dépenses citées, signalons que l'ensemble des salaires distribués en janvier 1942 aux 328 personnes composant le personnel français du camp s'élève à 506 042 F.

² René Kapel, "J'étais aumônier dans les camps du Sud-ouest de la France (1940-42", Le Monde juif, n° 87, p. 11. Le rabbin Kapel est égale­ ment à l'origine des premières fournitures arrivées à Gurs depuis Brive des comités de parrainage mentionnés ci-dessous.

³ Joseph Weill, Contribution à l'histoire des camps d'internement dans l’anti-France, CDJC, Paris, 1946, p. 97-99.

 

 

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