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Les efforts des internés pour combattre la misère du camp (1941)

Pendant l’hiver 1940-1941, rien ne peut être fait de sérieux. Les conditions de vie dans les baraques sont tellement épouvantables que tout le monde est dépassé par les évènements.

Même en parant au plus pressé, c’est le naufrage. Tous les services d’hygiène et de santé du camp, à commencer par l’hôpital central (ce terme même a quelque chose de ridicule, face à la réalité), assimilé à un pur et simple mouroir, sont débordés. Ensuite, avec le retour du printemps, avec l’envoi des cas les plus graves vers les camps-hôpitaux de Noé et du Récébédou (Haute-Garonne), la situation s’améliore peu à peu.

Mais surtout, désormais, les internés eux-mêmes tentent de s’organiser et de résister au malheur, avec l’aide de quelques ONG installées au camp,

Camp de Gurs | Les efforts des internés pour combattre la misère du camp (1941) | Gurs (64)

Les premières formes d’organisation de l’entraide

Dès le mois de février 1941, après le tourbillon des semaines précédentes, un vaste système d'entraide et de secours fonctionne, mis en place par les Gursiens eux-mêmes. Il est orga­nisé peu à peu, au gré des nécessités du moment.

Les bases sont créées quelques heures après l'arrivée des Badois, dès la fin du mois d’octobre 1940. On tente alors de résoudre les problèmes les plus urgents : héberger le mieux possible les person­nes âgées et lutter contre leur isolement. Pour ten­ter de préserver la vie des vieillards, les meilleures baraques, celles où il n'y a pas de gouttière, leur sont attribuées ; les lits de camp sont réquisitionnés ; deux personnes en bonne santé, baptisées infir­miers, gardes-malades ou aides-soignantes, demeurent en per­manence à leurs côtés. La nuit, le recours systématique aux seaux hygiéniques, pourtant strictement interdits par le règlement, évite les lon­gues et épuisantes expéditions vers l'estrade. Le jour, un réseau de fils de fer tendus entre les baraques et jusqu'aux tinettes permet de prévenir les chutes dans la boue. Mais ces expédients n'atténuent qu'à peine la détresse des personnes âgées.

Pour combattre les effets de l'isolement, les Gursiens ont recours à toutes sortes de manœuvres. Lorsque le temps s'y prête, les plus lestes se faufilent sous les barbelés, circulent à travers tout le camp, apportant lettres et messages. A la nuit tombée, les couples se recons­tituent dans les îlots désaffectés. Parallèlement, un système de con­tacts quasiment officiel est édifié : le service des recherches, orga­nisé dans chaque îlot, centralisé par les responsables élus des inter­nés. Chacun peut ainsi savoir si tel membre de sa famille se trouve ou nom dans le camp.

La poste de l'îlot fonctionne de façon intensive : dès qu'un Gursien bénéficie d'un laissez-passer, dès qu'un autre est convoqué au premier quartier pour remplir un formulaire ou signer un document quelconque, dès qu'un autre a l'insigne (parce que rare) chance d'être appelé au parloir, il est aussitôt assailli par ses compagnons qui le supplient, l'un de faire parvenir un message dans un îlot voisin, l'autre de prendre au passage des nouvelles de tel ami commun, le troisième de vérifier si la baraque dans laquelle sa femme est enfermée est en bon état, etc... Les commissions sont presque toujours faites avec soin et l'intéressé, qui connaît pour l'avoir lui-même pratiqué, leur importance, met son point d'honneur à les accomplir correctement.

Les offices religieux, surtout lorsqu'ils sont célébrés en dehors de l'îlot (ce qui est le cas des offices protestants et catholiques), sont très courus : c'est l'occasion d'échanger quelques nouvelles. Les enterrements même sont recherchés :

« Les obsèques étaient des occasions favorables pour rencon­trer des parents ou des connaissances logeant dans d'autres îlots. Car la sortie pour un enterrement était permise et personne ne laissait passer l'occasion de voir, même un bref instant, ses amis ou les membres de sa famille. » (Max Ludwig, Das Tagebuch..., op. cit., p. 12)

Eugen Neter rapporte, après une description très proche de celle-ci, le mot qu'une jeune femme avait fait parvenir à son ami : « Cher Otto, fais-moi le plaisir de venir aujourd'hui, à midi, aux obsèques. »

Les efforts des internés pour combattre la misère du camp (1941)

Les éphémères cantines d’îlots

Pour limiter la pénurie régnant dans les îlots, le système des cantines mis en place au cours de l'été 1940 est étendu à tout le camp en novembre 1940. Chaque matin, des intendants d'îlots, spécialement mandatés, ont la possibilité de se rendre dans les villages environnants et d'ache­ter au marché ou à la ferme des produits de première nécessité comme les œufs, le lard, les légumes verts ou le lait. Ils reviennent ensuite à Gurs et mettent ces denrées en vente à la cantine de l'îlot.

Mais ce que les Oloronais avaient accepté bon gré mal gré pen­dant l'été 1940, au moment où les internés étaient peu nombreux et peu fortunés, est violemment critiqué en novembre. Car les petits producteurs, c'est-à-dire les fermiers de la région qui alimentaient habituellement le marché hebdomadaire du vendredi, préfèrent désor­mais traiter directement avec les Gursiens : non seulement ils sont certains de vendre tous leur produits, mais surtout, les transactions ne sont l'objet d'aucun contrôle. Déjà, des prix vertigineux sont fré­quemment cités. À Navarrenx et dans les gros bourgs de la val­lée, même scénario : une telle baisse de l'offre est enregistrée au marché que la population s'en montre d'abord inquiète, puis irritée. Devant l'augmentation croissante des plaintes, le chef de camp décide, le 3 décembre 1940, la suppression du système des cantiniers itinérants.

Cette décision, dont les effets sont considérables, puisque les Gursiens sont condamnés à ne rien consommer d'autre que ce qui leur est distribué par l'intendance, a une profonde influence sur la mise en place d'une nouvelle politique de secours.

Les efforts des internés pour combattre la misère du camp (1941)

Quelques timides améliorations en 1941

Tirant la leçon de l'échec du 3 décembre 1940, les responsables de l'administration inter­née décident de mettre fin aux initiatives isolées et de s'organiser. Pour cela, les neuf chefs d'îlots prennent le parti d'unir leurs efforts et d'engager avec la direction du camp un dialogue constant. Des résultats tangibles sont peu à peu obtenus.

En janvier 1941, une demi-heure est accordée chaque jour aux membres d'une même famille pour qu'ils puissent se ren­contrer. Un nouveau système de cantines d’îlots est mis en place.

En mars, les vieillards et les malades sont transférés vers des camps mieux équipés, Noé et Récébédou (Haute-Garonne). Les grands organis­mes de secours, coopérative d'achats et comité central d'assistance, entrent en fonction. En même temps, la discipline s'assouplit : des permissions de sortie, des congés de maladie avec assignation à rési­dence sont délivrés ; les premiers départs vers les "centres d'émi­gration" sont enregistrés. Comme c'est à cette époque que débu­tent les travaux de drainage des îlots et d'empierrage des principa­les voies de passage, le camp se met à revivre.

En avril, deux infir­mières françaises diplômées sont affectées à chaque îlot ; elles sont chargées de veiller sur la santé et l'hygiène des internés.

Il faut cepen­dant attendre l'automne pour que le chef de camp se décide à accepter les deux changements les plus attendus par toute la population gursienne. Le 2 septembre 1941, il autorise enfin la promenade des enfants de 3 à 15 ans dans les abords du camp. Le 27 octobre 1941, il fait supprimer les barbelés intérieurs : toute circulation devient libre sur l'allée centrale et la clôture séparant le camp des hommes de celui des femmes ne joue plus bientôt qu'un rôle symbolique.

Par rapport au mois de novembre 1940, les progrès sont incontestables, même si l'hébergement et la nourriture ne se sont pas améliorés.

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L’installation au camp des premières ONG

Au cours du mois de décembre 1940, l'administration du camp accepte, par étapes successives, l’installation au camp d’ONG, appelées alors Œuvres philanthropiques, susceptibles de venir en aide aux besoins les plus urgents des internés.

La première ONG à obtenir l’autorisation de s’installer à l’intérieur-même des îlots, en contacts directs avec les internés, est le Secours suisse aux enfants. Le chef de camp donne son accord vers le milieu du mois de décembre 1940 (sans que l’on puisse être plus précis, car le texte de l’autorisation n’a pas été retrouvé). Une infirmière suisse est immédiatement envoyée. Il s’agit d’Elsbeth Kasser, qui s’installe à demeure à l’intérieur de l’îlot M, désaffecté depuis plusieurs mois, dans une baraque qu’elle s’efforce de restaurer, avec l’aide de quelques internés. Elle y restera plus de deux ans et laissera dans les mémoires de ceux qui l’ont approchée, tant auprès des internés qu’au sein de l’administration française, un souvenir exceptionnel. Elle sera surnommée très vite « l’ange de Gurs », allusion non seulement à son dévouement, mais aussi à sa douceur et à sa beauté

A l’intérieur de la baraque du Secours suisse. Lavis de Kurt Löw et Karl Bodek (1941)

Dans le sillage du Secours suisse, s’installe, le 27 décembre 1940, la Cimade, qui prendra bientôt le nom de Secours protestant. Les conditions de l’entrée de la Cimade à l’intérieur du camp sont désormais bien connues, depuis l’étude précise que lui a consacrée Patrick Cabannel¹. Rappelons brièvement que, depuis l’été 1939, le pasteur d’Oloron Charles Cadier avait obtenu l’autorisation de venir célébrer le culte réformé au camp, réussissant ainsi à poser un pied à l’intérieur des îlots, puis que Madeleine Barot avait installé une antenne de la Cimade à Navarrenx, en novembre 1940, à partir de laquelle elle pouvait se rendre au camp, distant de de six km. Spécialement mandatée par le Comité de Nîmes, elle parvient à forcer la porte du camp le 27 décembre, évoquant la nécessité de venir en aide aux bébés internés. Une baraque est mise à sa disposition, comparable à celle qu’avait reçue Elsbeth Kasser, quelques jours avant. Elle y aménage immédiatement avec Suzanne Aillet, bientôt rejointe par Jeanne Merle d’Aubigné. Elle ne demeurera que quelques jours au camp, appelée par ailleurs, en urgence, dans d’autres camps. La Cimade restera près de deux ans à l’intérieur des îlots, jusqu’à son expulsion, en octobre 1942.

La troisième Œuvre à mettre le pied à l’intérieur de camp est le Secours quaker. Il s’installe en juin 1941, avec l’envoi de la Danoise Helga Holbeck et de la Norvégienne Alice Resch. Notons que ni l’une, ni l’autre ne sont Quakers, mais qu’elles apprécient de travailler dans le climat particulier des Amis.

Au cours de l’été 1941, d’autres ONG obtiennent à leur tour l’autorisation d’entrer au camp : le Service social d’aide aux émigrants (SSAE), ainsi que les organisations juives (HICEM, OSE, ORT).

 


¹ Patrick Cabannel. Histoire des Justes en France. Armand Colin, Paris, 2012, 414 p. Le chapitre 3 analyse l’arrivée à Gurs, non seulement, du Secours protestant, mais aussi, de toutes les autres ONG installées à l’intérieur du camp

 

 

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