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Les ONG (Œuvres philanthropiques) (1940-1943)

Le sigle ONG est anachronique, puisqu’il n’est apparu que plusieurs dizaines d’années après la guerre.

Nous l’utilisons ici par commodité, puisque chacun comprend de quoi il s’agit. Mais, à l’époque de Vichy, on ne parlait que des « Œuvres » ou bien des « Œuvres philanthropiques ».

Les premières ONG de Gurs apparaissent en décembre 1939. Elles restent au camp jusqu’à sa première fermeture, le 1er novembre 1943.

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La Cimade (1940-1943)

L’installation à demeure de la Cimade au camp de Gurs a été minutieusement étudiée par Patrick Cabanel dans son ouvrage Histoire des Justes en France¹.

Cette arrivée au camp s’explique par la conjonction de deux événements : d’une part la présence officielle au camp, depuis le 6 décembre 1939, d’un pasteur habilité à célébrer le culte réformé, le pasteur Charles Cadier, d’Oloron, et d’autre part, la création, par Suzanne de Dietrich, de l’association protestante Cimade (Comité Inter Mouvements auprès des Evacués), en septembre 1939, dans le but de venir en aide aux protestants alsaciens évacués d’Alsace ; la question des réfugiés ne présentant plus, en décembre 1940, le caractère d’urgence de l’année précédente, la Cimade réoriente son action à l’automne 1940 et décide d’intervenir en faveur des internés des camps ; du fait du précédent créé par le pasteur Cadier, elle parvient à poser le pied à l’intérieur du camp de Gurs, puis finit par se faire admettre de facto par l'administration militaire. Il lui a fallu pour cela montrer beaucoup de tact, puisque toutes les demandes officielles formulées jusqu'alors en vue de pénétrer à Gurs, y com­pris celles de l'YMCA (Young Men’s Christian Associations), mouve­ment protestant spécialisé depuis longtemps dans l'assistance aux internés, avaient été rejetées par le préfet.

Patrick Cabanel décrit ainsi l’arrivée de la Cimade à Gurs : « Le 27 décembre 1940, Lowrie obtient de la nouvelle direction du camp, passé du régime militaire à l’administration pénitentiaire, la mise à la disposition de la Cimade d’une grande baraque, jusque-là occupée par les gendarmes, et d’un laissez-passer permanent, et non plus journalier : voici l’organisation dans ses « murs », à l’intérieur du camp. C’est une première. Deux femmes s’enferment volontairement à Gurs : Suzanne Aillet, jusqu’à la fin du printemps 1941, et Jeanne Merle d’Aubigné (1889-1975), fille de pasteur, surintendante d’usine, mais aussi infirmière militaire, arrivée le 2 janvier, et qui va rester jusqu’à son expulsion, le 2 octobre 1942. » (Histoire des Justes en France, p. 128).

A Gurs, la Cimade est rarement désignée par son nom. Le terme habituel pour la nommer est celui de Secours protestant.

L’action de la Cimade au camp, pendant près de trois ans, touche à tous les domaines :

- la célébration du culte protestant par les pasteurs André Morel et Jacques Rennes, parfois avec l’aide de visiteurs célèbres comme le pasteur Boegner, Gilbert Lesage, ou le pasteur Freudenberg.

- la création d'une importante bibliothèque, comportant 5 000 volu­mes environ, en français et en allemand, auxquels tous les internés ont accès.

- l’organisation d’innombrables conférences (sur Marguerite de Navarre, Mauriac, Psichari, Verlaine, Péguy, etc...), de concerts, de représentations théâ­trales pour ou en faveur des internés.

- l’instauration de « repas œcuméniques », deux fois par semaine, distribués à 150 personnes.

- les interventions innombrables auprès de l’intendance du camp pour qu’aucun prélèvement ne soit effectué, au seul profit des services français, sur les marchandises envoyées par les quakers à destination des internés.

- l’aide morale et psychologique, dans la mesure du possible, au moment des déportations.

L’action des délégués de la Cimade à Gurs sort très rapidement du strict cadre légal dans lequel l’administration tente vainement de l’enfermer. Un véritable double jeu est sans cesse joué, dans le dos des services administratifs du camp. C’est pourquoi le chef de camp finit par expulser Jeanne Merle d’Aubigné, le 12 octobre 1942, considérant son attitude comme trop favorable aux internés (« acheminement de fonds clandestins aux hébergés » et « rôle d’intermédiaire dans des correspondances tendancieuses des hébergés »). Elle sera remplacée par Jeanne Tendill, elle-même plusieurs fois menacée d’expulsion pour avoir « ache­miné clandestinement la correspondance d'un hébergé », d’octobre 1942 à Juillet 1943, date du départ définitif du Secours protestant du camp. Il est vrai qu'à cette époque, les îlots n'abri­tent plus que quelques centaines d'internés.

L’action de la Cimade à Gurs apparait comme un des rares rayons de lumière, dans le naufrage du camp sous Vichy.

Trois de ses membres ont été reconnus, quelques dizaines d’années après la guerre, comme Justes parmi les nations. Il s’agit de Madeleine Barot, l’initiatrice de l’ensemble de l’action de l’association, du pasteur Marc Boegner, qui s’occupa personnellement de l’opération de sauvetage d’une centaine d’enfants juifs allemands internés, et du pasteur André Morel, qui organisa une filière de passage vers l’Espagne.

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Le Secours suisse (1940-1943)

La première ONG à obtenir l’autorisation de s’installer à l’intérieur-même des îlots, en contacts directs avec les internés, est le Secours suisse aux enfants. Le chef de camp donne son accord le 20 décembre 1940.

Une infirmière suisse est immédiatement envoyée. Il s’agit d’Elsbeth Kasser, personnalité d'une qualité exceptionnelle, qui s'était déjà signalée par son dévouement au cours de la guerre d'Espagne, puis de l'occupation de la Finlande par les troupes soviétiques. Elle s’installe à demeure à l’intérieur de l’îlot M, désaffecté depuis plusieurs mois, dans une baraque qu’elle s’efforce de restaurer, avec l’aide de quelques internés, et qui sera appelée l’As de cœur. Elle y restera plus de deux ans, secondée parfois par d’autres infirmières suisses, comme Eisa Ruth, Emmy Ott ou Rosa Lauper. Elle laissera dans les mémoires de ceux qui l’ont approchée, tant auprès des internés qu’au sein de l’administration française, un souvenir exceptionnel. Elle sera surnommée très vite « l’ange de Gurs », allusion non seulement à son dévouement, mais aussi à sa douceur et à sa beauté.

La principale activité du Secours suisse est la « suralimentation » des enfants, des jeunes mères et des femmes enceintes, c’est-à-dire la distribution de bols de lait et de fromages, parfois d’une soupe de légumes. Des goûters sont ainsi préparés et servis à l’As de cœur, baraque aménagée pour l'occasion en réfectoire. En 1941, ils rassemblent quotidiennement jusqu’à 300 personnes par jour.

Dessin d’enfant fait au camp par Guadalupe Lopez pour remercier le Secours suisse.

Le Secours suisse quitte le camp en novembre 1943, au moment de la dissolution provisoire du camp, réussissant ainsi la prouesse d’avoir été la première ONG admise dans les îlots d’internés et la dernière à les quitter.

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Le Secours quaker

Il est désigné sous ce terme au camp, mais aussi sous son nom américain d’American friends service committee, ou de Société des Amis.

Il s’agit de la troisième Œuvre à mettre le pied à l’intérieur de camp. Il s’installe en juin 1941, avec l’envoi de la Danoise Helga Holbeck et de la Norvégienne Alice Resch. Notons que ni l’une, ni l’autre ne sont quakers, mais qu’elles apprécient de travailler dans le climat particulier des Amis. Elles sont secondées à divers moments par MM. Ross, Richtie et Mac Clelland.

Le Secours quaker, spécialisé dans la préparation de plats supplémentaires, fonc­tionne en étroites relations avec le CCA et avec le Secours suisse d’Elsbeth Kasser. S'il agit en son nom propre à Gurs, il faut cependant rappeler qu'il reçoit une partie de leurs revenus de l’American joint distribution committee, avec lequel il collabore étroitement.

L’action du Secours quaker est, sans nul doute, celle qui a apporté le plus, sur le plan matériel, aux internés. On ne saura jamais combien de Gursiens lui doivent d'avoir survécu aux lamentables conditions d’alimentation du camp. Les Quakers se manifestent pour la première fois le 28 décem­bre 1940 par une distribution massive de nourriture, à un moment où la pénurie est totale : « 2 000 kg de haricots, 2 000 kg de riz, 2 000 kg de lentilles, 10 kg de lard, 100 kg de graisse, 100 kg de pâtes (...) ont été distribuées ce jour par les Qua­kers américains au profit des personnes âgées, des adultes débilités et des convales­cents » (rapport du chef de camp au préfet, le 28 décembre 1940).

Par la suite, il s’efforce de distribuer systématiquement des « denrées supplémentaires » aux internés, malgré tous les obstacles qu’il doit sans cesse surmonter, comme, par exemple, la véritable dîme que prélève l’intendance du camp au seul profit des services français (un rude combat doit être mené auprès du préfet pour qu’il y soit mis fin).

Les repas supplémentaires du Secours quaker ont joué un rôle essentiel dans l’alimentation de Gurs sous Vichy. Joseph Weill a pu écrire à ce sujet, en mai 1941 :

« Des faits indiscutables ont été enregistrés, qui démontrent que cette alimentation supplémentaire a sauvé de la mort bon nombre d'internés et que l'îlot G du camp de Gurs, dénommé "l'îlot de la mort", a pu être sauvé de la décimation » ²

Le chef de camp lui-même le reconnait, affirmant, le 7 septembre 1942, que « Les divers malades nécessiteux ont reçu des suppléments des Quakers : 55 581 kg de légumes secs et verts et de fruits distribués entre janvier 1941 et août 1942 ».

Le Secours quaker demeure au camp jusqu'à sa première dissolution, en novembre 1943.

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Le Service social d’aide aux émigrants (SSAE) (1941)

Le Service social d'aide aux émigrants délègue en février 1941 une « équipe d'entraide et de service social » composée de trois mem­bres. Il est placé sous la responsabilité de Ninon Haidt et d’Elisabeth Hirsch, jeunes assistantes sociales.

Il ne fonctionne que peu de temps, car ses rapports avec l'administration se détériorent rapidement. Il est vrai que le but que s'est fixé ce mouvement (tenter de grou­per les familles et les faire sortir du camp) est à l'opposé des soucis de l'encadrement français. C'est sans doute ce qui explique l'agres­sivité du chef de camp à l'encontre de Ninon Haidt : « Elle enquête dans les baraques pour savoir qui doit être transféré. Encore un peu et elle serait capable de remplacer complètement le chef de camp » (rapport du 17 mars 1941).

A partir du mois de juillet 1941, on n'en trouve plus la moindre men­tion dans les archives.

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Les Œuvres juives

Elles obtiennent à leur tour l’autorisation d’entrer au camp, la plupart d’entre elles au cours de l’hiver 1940-41.

D’abord le CAR (Comité d'assistance aux réfugiés), ainsi que divers comi­tés de parrainage, qui font parvenir au rabbin Leo Ansbacher, dès l'automne 1940, des subsides et des secours en nature. Par la suite, il passe un véritable con­trat d'association avec le Secours quaker et le Joint, en vue de permettre la « suralimentation » des internés. Puis, la HICEM, spécialisée dans la constitution des dossiers d'émigration, sous la direction de Siegbert Plasterek, interné spécialement détaché à cet effet. Puis, l’OSE (Organisation de secours aux enfants), qui reçoit le 15 février la permission de s'établir au camp ; elle est animée par Ruth Lambert, jeune institutrice dont les démê­lés avec l'administration la feront finalement expulser en 1943 par le chef de camp, ainsi que son adjointe Dora Werzberg. Enfin, l’union ORT (Organisation reconstruction-travail), qui ouvre dans le premier quartier, en 1942, qua­tre ateliers destinés à occuper utilement les internés. L'ensemble de ces Œuvres juives est financé par les fonds propres à chaque asso­ciation ainsi que par le CAR.

En novembre 1941, l’ensemble de ces Œuvres est regroupé au sein de l'UGIF (Union Générale des Israélites de France).

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Les autres Œuvres

Il faut souligner la place particulière des Amitiés chrétien­nes de l'abbé Glasberg, car ce mouvement, présent au camp de juin 1942 à avril 1943, sous la responsabilité de l'abbé Gross, a pris beaucoup de risques pour sauver les Gursiens des déporta­tions.

Quant aux autres Œuvres françaises, elles se manifestent tardivement, après l'été 1942, c’est-à-dire à une époque où le camp n'abrite plus qu'un nombre limité d'internés. Elles ne sont mentionnées ici que dans un souci d’exhaustivité, car leur rôle est restreint et leur action quasi négligeable. Ainsi, la Croix Rouge française, dont l’absence est soulignée par tous les témoins et tous les observateurs ultérieurs, ou le Secours national.

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Un soutien moral déterminant

En multipliant les activités et les initiatives, les ONG de Gurs ont apporté à l’ensemble des internés un soutien moral tout à fait essentiel.

Les activités sont innom­brables. Les visites à l'intérieur des baraques ont le mérite de rompre la monotonie quotidienne, tout en montrant aux internés qu’ils ne sont pas complètement isolés. L’enseignement est privilégié. Une école pour enfants internés est installée dans le premier quartier sous la responsabilité de l’OSE et du Secours suisse ; elle fonctionne de façon assez chaotique puisque les ensei­gnants et leurs élèves se renouvellent sans cesse, au gré des trans­ferts et des mutations ; du moins, les enfants sont-ils occupés et ont-ils le sentiment de n'être pas trop différents des jeunes Français qui fréquentent l'autre école du camp, de l'autre côté des barbelés. Le jardinage est systématiquement encouragé. Une telle activité peut paraître dérisoire, dans un contexte aussi hostile, mais il apporte une note de vie que les témoins, plusieurs décennies après, n’ont pas oubliée ; le parterre de capucines, soigneusement entretenu devant la baraque du Secours suisse, est signalé avec émotion par de nombreux survivants ; les travaux horticoles ont un rendement faible, mais le chef de camp reprend l’idée en 1942 et décide de mettre en culture les sept hectares de landes sur lesquels avait été aménagé, en 1939, le terrain de sports ; les résultats seront médiocres, les rats détruisant des plans entiers de tomates, de haricots et de pommes de terre, mais il n'empêche que certains légu­mes sont produits, servis en supplément des rations officielles, et que les Oeuvres y ont largement contribué. L’ « artisanat », pour reprendre le terme employé au camp, est également sollicité, avec des ouvroirs et des « salons de coiffure ».

Mais surtout, les responsables des Œuvres, derrière une apparence de légalité, prennent sans cesse le parti des internés, contre l’administration du camp. Ils tentent d'atténuer les rigueurs du règle­ment, ils acheminent clandestinement le courrier, ils interviennent sans cesse auprès du service des subsistances ; lors des déportations, ils cachent certains internés. Il en a résulté des relations souvent tendues avec le chef de camp, qui fait procéder à plusieurs expulsions, comme celles de Ninon Haidt (Service social), Jeanne Merle d'Aubigné (Secours protestant) ou Ruth Lambert (OSE). Car les bénévoles des ONG de Gurs ont toujours eu clairement conscience de la nécessité de sortir du cadre légal de Vichy.

Au total, une dizaine d'ONG sont présentes à Gurs. À l’intérieur des îlots, en 1941, leur coordination est assurée par le CCA des frè­res Ansbacher. Ensuite, elles acquièrent une réelle autonomie, chacune spécialisée dans un secteur précis. A l'extérieur, elles sont rassemblées sous l'égide du Comité de coordination pour l'assistance dans les camps (dit "Comité de Nîmes").

En 1943, après les déportations de février, leur rôle se réduit progressivement jusqu’à disparaitre complètement.


¹ Patrick Cabanel. Histoire des Justes en France. Armand Colin, Pari, 2012. 416 p.

² Joseph Weill. Histoire des camps d’internement dans l’anti-France. CDJC, Paris, 1946, p. 37

 

 

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