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L’internement des autres juifs étrangers, à l’époque de Vichy

Sur les 18 185 personnes qui ont été internées au camp de Gurs à l’époque de Vichy, on compte :

- 6 538 hommes, femmes et enfants provenant du Pays de Bade, de Sarre et du Palatinat,

- 3 870 Cypriennais,

- 7 239 autres juifs étrangers. C’est de ces derniers qu’il est question ici.

Chronologiquement, ils comprennent, d’une part, les 537 "indésirables", presque tous allemands, arrivés au camp pendant les derniers jours d'octobre 1940 et, d’autre part, les 7 239 hommes, femmes et enfants arrivés entre 1er novembre 1940 au 31 octobre 1943.

Les 537 "indésirables de la fin octobre 1940 se répartissent eux-mêmes en deux sous-groupes. D’abord, la centaine de malades transférés du camp de Tence (Haute-Loire), où ils avaient été regroupés pendant l'été et où ils étaient en cours de traitement. Ils ne supporteront pas, à quelques exceptions près, les épreuves physi­ques imposées durant l'hiver 1940-1941 par la détention à Gurs et mourront alors, presque tous. Ensuite, les quelques 400 hommes, femmes et enfants transférés du camp des Milles (Bouches-du-Rhône) d'où, après avoir vainement tenté de s'embarquer pour l'Amérique, viennent d'être renvoyés. Les uns et les autres constituent un échantillon à peu près complet des catégories de réfugiés qui, par la suite, seront les premières victimes de l'antisémitisme vichyssois : les Juifs étrangers, hommes, femmes et enfants, expulsés, refou­lés, immigrés, qui n'ont pas pu ou pas su quitter la France à temps, pendant l’été 1940.

Les 7 239 hommes, femmes et enfants arrivés entre 1er novembre 1940 au 31 octobre 1943 forment un flot continu de nouveaux internés qui se déverse sans cesse sur le camp. Ils se répartissent ainsi :

- 1 509 en 1941

- 2 786 en 1942

- 2 330 en 1943

Ces chiffres peuvent sembler réduits si on les compare aux arrivées de mai ou d'octobre 1940. Effective­ment, l'époque des grandes foules convoyées jusqu'à Gurs est désor­mais révolue. Une autre lui succède, celle des petits groupes expé­diés de camp en camp, celle des arrestations arbitraires, des opéra­tions de police à motif purement racial, celle de la chasse aux sus­pects qui traînent sur les routes de la zone non-occupée et parlent le français avec un fort accent étranger.

Schématiquement, les 7 239 se répartissent en trois groupes, les transférés, les mutés et les arrêtés. Ces trois groupes sont brièvement présentés ici.

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Les 3 140 Gursiens transférés depuis d’autres camps

Ces 3 140 hommes, femmes et enfants étaient, avant leur entrée à Gurs, internés dans un autre camp de Vichy. Ils constituent 43,4 % de l'ensemble.

Ils arrivent au camp en quatre convois.

Le premier, fin novembre et début décembre 1940, rassemble 320 réfugiés. Ils proviennent du camp des Milles, d'abord, où ils avaient vainement tenté de s'embarquer pour les Etat-Unis ou le Proche-Orient, des camps de Haute-Loire, ensuite (Saint-Germain-les-Belles et Saint-Paul-d'Eyjeaux) où ils avaient été rassemblés au cours de l'été, après avoir été appréhendés en franchissant la ligne de démarcation, des camps du Sud-Est, enfin (Loriol-sur-Drôme, les Garrigues-Saint-Nicolas), où ils avaient été conduits en tant qu’indésirables. Ils arrivent à Gurs par familles entières. Du point de vue administratif, ils appartiennent à la même catégorie que les 3 870 hommes venus quelques semaines auparavant de Saint-Cyprien, celle des Israélites "en surnombre dans l'économie française".

Le deuxième grand convoi date du mois de mars 1941. Il con­cerne les 590 personnes transférées des camps de Brens et Saint-Antoine (Tarn), que le préfet régional de Toulouse, Cheynaux de Leyritz, vient de fermer. La décision préfectorale ne prêterait qu'à peu de commentaires si le statut des hébergés à Brens n'eût été parti­culier. Ce camp avait, en effet, été ouvert en octobre 1940 par le comité Israélite de bienfaisance de Toulouse, pour procurer un abri aux Juifs sans ressources qui résidaient dans la région. Les héber­gés, qui avaient rejoint les installations de leur plein gré, pouvaient pen­dant la journée se promener librement dans le village et même jusqu'à Gaillac. Au début du mois de mars, le préfet, s'abritant derrière la législation antisémite de Vichy, dissout le centre, transfère les vieil­lards dans le "camp-hôpital" de Noé (Haute-Garonne), les enfants et leurs parents à Rivesaltes et tous les autres, c'est-à-dire 445 hom­mes et femmes, veufs ou célibataires, à Gurs. Ils arrivent le 4 mars, avec la douloureuse impression d'avoir été bernés par tout le monde : par le comité auquel ils avaient fait confiance, par Vichy et par le préfet de région. L'histoire de Brens, « centre d'accueil créé avec des intentions louables »¹, mais imprudemment, est révéla­trice du climat d'incertitude qui menace déjà les Juifs immigrés en zone non-occupée.

Le troisième convoi est le plus massif. Le 23 novembre 1942, après une période de vingt mois durant laquelle les transferts entre Gurs et les autres camps de Vichy sont réduits aux échanges habituels qu'entraîne le regroupement des familles, se produit un événement qui devait prolonger de plusieurs années l'existence du centre béarnais : le camp de Rivesaltes est dis­sous. L'approche de l'hiver sur les terrains insalubres du camp roussillonnais, l'usure extrême des baraques, pourtant construites en bri­ques, et surtout la destruction de toutes les canalisations à la suite d'un violent coup de froid, avaient poussé les autorités vichyssoises à prendre cette sage décision. En revanche, le choix de Gurs comme lieu de remplacement ne procède guère d'une prudence compara­ble, puisque l'état des installations n'a jamais été aussi lamentable. En un mois, tout ce que contient Rivesaltes, internés comme maté­riel (par exemple, les tôles ondulées qui permettront de couvrir plu­sieurs îlots), est expédié en Béarn, 1 380 réfugiés, presque uniquement des femmes, accompagnées de nombreux enfants (254 J1 et J2 âgés de 3 à 14 ans), sont transférés. Ils arrivent en gare d'Oloron dans la nuit du 25 au 26 novembre, après un voyage éprouvant en wagons à bestiaux « par un froid très vif atteignant plusieurs degrés au-dessous de zéro »². La plupart d'entre eux sont d'ailleurs habitués aux conditions de séjour dans les camps français puisqu'ils n'ont jamais cessé, depuis près de quatre ans, d'être convoyés de centres d'accueil en centres d'hébergement.

Durant les derniers jours de février et au début du mois de mars 1943, déferle enfin la quatrième vague de transferts. Elle concerne 470 hommes et femmes, exclusivement des Juifs, tous internés entre le 25 février et le 3 mars. 245 viennent de Nexon (Haute-Vienne), 70 de Noé, 50 du Vernet, 45 de Septfonds (Tarn-et-Garonne), 20 de Bram (Aude), etc... Les nouveaux venus ne resteront que quelques heures dans les baraques : ils sont immédiatement déportés vers Drancy, puis, de là, vers Auschwitz.

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Les 485 Gursiens mutés, en provenance des GTE et des centres d’accueil

A côté du groupe des transférés, les « mutés » constituent un ensemble statistiquement réduit : 485 hommes et femmes (6,7% des arrivées). Leur internement consti­tue une grave dégradation de leur statut de réfugié puisqu'ils étaient auparavant, soit incorporés dans une compagnie de travail, soit héber­gés dans un centre d'accueil.

Les expulsions des compagnies de travail rassemblent toutes les mutations antérieures au mois d'août 1942. Les motifs les plus fré­quemment invoqués sont le « manque de discipline » et le « refus de travail ». L'internement à Gurs d'un travailleur étranger est donc une punition destinée à sanctionner un acte de désobéissance ou un manque de docilité. Après un séjour de quelques semaines au camp, l'intéressé est généralement dirigé vers le 2ème groupe régional de Tou­louse et, de là, mis à la disposition de l'organisation Todt.

A partir du mois d'août 1942, les centres d'accueil fournissent l'essentiel des réfugiés mutés : 135 en août 1942, 60 en novembre, 25 en février 1943. Or ces centres d’accueil avaient été créées, en 1941, dans le but de protéger, en les retirant des camps, les hommes, les fem­mes et les enfants qui ne pouvaient plus supporter les conditions de séjour des centres d'internement. C'est ainsi qu'avaient été ouverts, pour ne citer que les plus connus, les refuges de Chansaye-La-Poule (Rhône) et Saint-Thomas-en-Royans (Drôme), par l'abbé Glasberg, au nom de l'UGIF, ceux de Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire) et Vabre (Tarn) par la Cimade³, ceux de Saint-Etienne-de-Tursac et Masgelier (Creuse) par l'organisation de secours aux enfants (O.S.E), etc... En Béarn, le château Gassion, à Audaux, près d'Orthez, les établissements thermaux de Saint-Christau et Eaux-Bonnes avaient été transformés en centres d'accueil et nombre de Gursiens y avaient été envoyés. Ils y bénéficiaient d'une alimenta­tion plus substantielle, d'une plus grande liberté de déplacement et, surtout, s'estimaient en sécurité. Mais leur situation se dégrade con­sidérablement au cours du mois d'août 1942. Le 22, le préfet régio­nal de Toulouse, sur décision du ministre de l'Intérieur, ordonne à ses services de gendarmerie de rechercher « tous les Israélites alle­mands, autrichiens, tchécoslovaques, polonais, estoniens, lituaniens, dantzigois, sarrois, soviétiques et réfugiés russes entrés en France postérieurement au 1er janvier 1936 » (4), de les conduire à Gurs et de les « transférer en zone occupée avant le 15 septembre »². Il en résultera la grande rafle du 26 août, au cours de laquelle 135 Juifs réfugiés dans les centres d'accueil des vallées pyré­néennes sont ainsi mutés au camp, pour être immédiatement déportés vers Drancy.

Ces internements qui, dans leur déroulement, sont tous assimilables à des rafles, durent jusqu'en février 1943. Ils ont d'autant plus sur­pris les Gursiens qu'ils frappaient ceux-là mêmes qui se croyaient tirés d'affaire.

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Les 3 570 Gursiens arrêtés et raflés par la police de Vichy

Il s’agit de juifs étrangers arrêtés par la police de Vichy, chez eux, à la suite d'une rafle, ou en dehors de leur domicile, à la suite d'un contrôle d'identité. Ils représentent près de la moitié des Gursiens internés entre novembre 1940 et novembre 1943 : 49,3 %.

Jusqu'au 1er mars 1943, date de suppression effective de la ligne de démarcation, il ne se passe pas une semaine sans que les gendar­mes ou les policiers de Vichy ne conduisent dans les îlots des sus­pects arrêtés dans la région. En règle générale, ils sont appréhen­dés aux postes- frontières (Orthez, Salies-de-Béarn, Sault-de-Navailles), ou à la gare de Pau puis, de là, rassemblés au stadium de Pau (5), situé à quelques pas de la gare, et conduits à Gurs. Parfois, le contrôle d'identité a lieu sur la route, dans le train, à la terrasse d'un café, dans une salle de res­taurant ou une chambre d’hôtel. Il est l'occasion d'attroupements au milieu desquels le suspect, honteux, d'autant plus maladroit qu'il parle mal le français, doit affronter le regard entendu des badauds, parfois leurs reproches et leurs sarcasmes, avant d'être envoyé en salle de police, au centre de transit et à Gurs (6).

La première grande rafle de Juifs étrangers date, en Béarn, du 26 août 1942. D’autres lui succèderont, pendant huit mois, jusqu'en mars 1943. Polonais, Baltes, Allemands, Autrichiens, Russes et Tchèques sont ainsi arrêtés à leur domicile par les gendarmes, que leurs titres de séjour soient ou non en règle. Ils sont systématiquement conduits au camp. Sur les dossiers individuels des intéressés, les motifs les plus fré­quemment indiqués sont « l'épuration d'un département », le « ras­semblement des Israélites » ou bien « l'infraction à l'arrêté régional du 22 août 1942 ».

Au total, 1 760 personnes sont ainsi raflées à leur domicile. Les adresses et les identités des victimes ont été fournies aux services préfectoraux par les intéressés eux-mêmes, en juillet 1941, lors du recensement des Juifs par Vichy (nombre d'apatrides avaient alors mis leur point d'honneur à remplir scrupuleusement les formulaires afin de montrer leur loyauté envers la France).

Entre les Juifs mutés et les Juifs raflés, c'est un total de 4 055 personnes (56 % des internements) qui a été directement victime des opérations de gendarmerie. La thèse selon laquelle le camp n'aurait abrité que des expulsés allemands relève donc de la légende pure et simple. Il est clair que la police française a largement con­tribué à enfermer dans les îlots de Gurs les futures victimes des déportations. A ce stade, deux questions essentielles doivent être posées : sans les services de gendarmerie de Vichy, l'occupant aurait-il pu appré­hender seul une proportion de Juifs étrangers aussi élevée ? Sans les services de gendarmerie de Vichy, les nazis auraient-ils pu pous­ser aussi loin la liquidation des hommes, des femmes et des enfants qui avaient cru trouver en France une terre d'asile ?

NB : Pour être exhaustif, il convient de mentionner également les 39 Gursiens dont l'arrivée au camp ne correspond à aucune des caté­gories précédentes : les enfants nés à l'hôpital central (7). Ils sont présentés plus loin, dans une fiche spécifique.

Vingt gar­çons et dix-neuf filles ont, en effet, vu le jour à la maternité du camp, c'est-à-dire à l'hôpital des femmes en 1940 et 1941, dans un baraque spéciale construite à l'intérieur de l'îlot M (désaffecté) ensuite. 21 de ces enfants sont de nationalité espagnole, 13 sont alle­mands, 3 polonais, un autrichien et un hollandais. Neuf d'entre eux, dont les triplés Manuel, José et Carlos Rodriguez, nés le 6 mars 1942 (le dernier n'a pas survécu), sont issus de couples mixtes : le père, employé à la compagnie de travail du camp, est espagnol, la mère allemande, polonaise ou autrichienne. Tous les autres, c'est-à-dire les trois quarts des enfants venus au monde à Gurs, sont issus de ménages déjà constitués auparavant.

Le petit nombre des nouveaux nés de Gurs a souvent surpris les observateurs, peu au fait des réalités de l'internement. On affir­mait même volontiers dans la vallée que, compte-tenu du climat de turpitude régnant dans les baraques, de la « liberté de mœurs des Juives » et de la « chaleur du tempérament espagnol », ce chiffre ne s'expliquait que par le recours fréquent à des pratiques criminelles (l'avortement) ou immorales (déviations sexuelles).

En fait, le nombre limité des naissances gursiennes tient à une tout autre raison, la plus radicale : l'aménorrhée (absence de règles). Au bout de quelques semaines, en effet, la plupart des femmes obser­vent l'arrêt de leur cycle menstruel. L'état pathologique permanent dans lequel elles se débattent, les bouleversements de leur psycho­logie, l'angoisse qui les ronge et les insuffisances de l'alimentation expliquent ce mal qui, au bout d'un an environ, frappe la population féminine tout entière. Gurs, en cela, ne diffère pas des camps de concentration allemands ou polonais, à l'intérieur desquels le même phénomène est immanquablement constaté.

 


¹ René Kapel, "J'étais aumônier des camps du sud-ouest de la France (août 1940-décembre 1942)", dans Le Monde Juif, n° 87, juillet-septembre 1977, p. 105.
² Rapport n° 1432/RG adressé le 11 décembre 1942 par le chef de camp au préfet (Arch. dép. Pyr. Atl., M provisoire, 500/15). A Gurs ne sont envoyés que les membres d'une même famille et les femmes célibataires. Les hommes valides sont incorporés dans le groupe de travail de Goudex (Haute-Garonne) et les malades dirigés sur le camp de Saliers (Bouches-du-Rhône).
³ Comité Inter Mouvements Auprès des Evacués. Ce comité, aujourd'hui Service œcuménique d'entraide, rassemble la plupart des mouvements protestants autour d'un but précis, l'aide aux réfugiés. L'action de la Cimade en Béarn est décrite par Madeleine Barot et Jeanne Merle d'Aubigné dans Les clandestins de Dieu. 1939-1944, le Signe, Fayard, Paris, 1968, p. 29-87.

(4) Texte des dispositions prises le 4 août 1942 par le ministre de l'Intérieur au sujet de la déportation des Juifs de la zone non-occupée. Des exceptions sont prévues en fonction de l'âge, de l'état de santé ou des services rendus au pays. Ce texte a été publié dans le Bulletin du CDJC., juillet 1945, n° 4 et dans Les clandestins de Dieu, op. cit. p. 210-211.

(5) Joseph Joffo, Un sac de billes . Livre de poche n° 6814. P. 114-115. L’auteur décrit en ces termes le stadium de Pau : "C'est là que les familles juives étaient parquées. Elles arrivaient par milliers. Des tentes abritaient les détenus. Des gendarmes surveillaient. Aucun visiteur n'était admis. Il fallait obtenir une audience du chef de camp. Il n'en accor­dait pratiquement jamais."

(6) Une telle scène est minutieusement décrite par Yvonne Escoula dans L'apatride, op. cit. p. 245-247.

(7) Ces naissances sont enregistrées à la mairie de Gurs au même titre que les naissances survenues dans le village (registres 1928-1942 et 1943-1953).

 

 

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