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Une intense vie religieuse (1940-43)

De toutes les périodes de l'histoire du camp, l'époque vichyssoise est, et de loin, la plus intense du point de vue religieux (il en va de même du point de vue culturel).

Durant trois années, en effet, sur une lande que rien ne prédisposait à de telles activités, dans des baraques où n'existe pas le moindre matériel adéquat, toutes les formes de la pratique religieuse du culte juif se donnent libre cours. L'administration française les accepte d'autant plus volontiers qu'elles ne présentent aucun risque de subversion.

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La vie religieuse profite à Gurs de circonstances exceptionnel­les

D'abord, comme dans tout autre camp, les autorités n'élèvent contre elle aucune entrave, considérant qu'elle pousse les internés à s'accommoder de leur état.

En outre, l'absence totale de confort, la pénurie de denrées alimentaires, les privations et le dénuement constituent un terrain favorable au développement des pratiques du renoncement, voire des conduites mystiques.

Par ailleurs, le rassemble­ment dans un cadre exigu et à peu près clos de toute une commu­nauté déracinée ne peut qu'en inciter les membres à se tourner vers les réconforts et les aides de la religion. C’est une manière d’y retrouver un peu de chaleur et un peu de solidarité.

Enfin, le culte profite de la présence au camp, parmi les internés eux-mêmes, d’une dizaine de rabbins (les plus connus sont Leo Ansbacher et René Kapel) et de lettrés, qui con­naissent suffisamment les textes bibliques pour lire et commenter les Chema et Tefilla quotidiens. Ils ont précieusement apporté avec eux, au gré des transferts et des déplacements de camps en camps, divers objets de culte, à commencer par une Torah soigneusement conservée depuis l'Allemagne. D’autres objets seront fabriqués sur place ou offerts par les comités juifs du Sud-Ouest.

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Une pratique fervente

Le culte hébraïque s'installe au camp dès l'arrivée des Badois et des Cypriennais, à la fin du mois d'octobre 1940.

Tous les îlots bénéficient d'un service divin quotidien, à l’intérieur d’une baraque identique aux autres, mais où un espace particulier lui est réservé. Des cercles d'études, consacrés à l’exégèse de la Bible, au Talmud et à l'histoire des Hébreux, se constituent spontanément un peu partout. L'ensemble est coor­donné par l'équipe de Léo Ansbacher, dont les membres viennent présider ou célébrer les cérémonies.

La liturgie est scrupuleusement respectée. Le Chabbat hebdo­madaire, les jours de fête sont célébrés avec une telle solennité que le rabbin Kapel, aumônier des camps de la zone non-occupée, en est « bouleversé » :

« J'affirme n'avoir jamais vu dans nos synagogues de France autant de ferveur et de recueillement que dans ces humbles baraques froides et humides transformées en lieux de piété et de prières. »¹

Une dizaine de circoncisions sont opérées. Des barmitzva (pro­fessions de foi à 12-13 ans) sont célébrés, ainsi que des mariages reli­gieux. Les jours de Pourim et de Hanouka sont fêtés « avec plus encore d'empressement qu'auparavant »². Les plus jeunes assistent aux Oneg Chabbat, suivent les cours d'instruction religieuse, parti­cipent aux méditations. Pour les enterrements, une Hévra est ins­tituée, chargée non seulement des cérémonies rituelles au cimetière, mais aussi, lorsque cela est possible, de l’organisation des tours de veille, auprès du corps du défunt, et d'assister sa famille. Bref, toutes les pratiques judaïques sont soigneusement respectées, plus scrupuleu­sement encore, semble-t-il, qu'auparavant.

Le seul domaine dans lequel des manquements constants aux rites traditionnels soient signalés est l'alimentation. Il est vrai que se priver volontairement des précieux morceaux de viande et des rares produits laitiers que l'intendance du camp fait parvenir dans les îlots, alors que la faim se fait partout cruellement ressentir, est un sacrifice considérable que les Gursiens n'ont consenti qu'exceptionnellement.

Les jours de fête, les baraques transformées en synagogues se révèlent trop étroites pour contenir les fidèles. Aussi les croyants sont-ils rassemblés sur l'ancien terrain de sports désaffecté. Là, en plein air, ils peuvent à loisir célébrer ensemble le Yom Kippour, la fête des Tabernacles et surtout Pessah, écouter les sermons du rab­bin Ansbacher et entonner les chants religieux. Pessah est toujours soigneusement préparé, les comités juifs du Sud-Ouest faisant par­venir à Gurs les denrées indispensables.

Ainsi, pour la Pâques 1941, le rabbin Kapel fait livrer au camp :

« 10 000 kilos de matzoth, de pain azyme, (...) des barriques de vin kacher ou rituel, permettant à cette communauté per­sécutée et cernée de toutes parts par des barbelés, de célé­brer dans la joie et conformément aux traditions la fête de la délivrance et de la liberté. A cette occasion, je fis polyco­pier à Toulouse en plusieurs milliers d'exemplaires la Hagadah (...), et la fis distribuer à Gurs »

Auteur non identifié

1(René Kapel, "J'étais aumônier dans les camps du Sud-ouest de la France (1940-42)"

L'année suivante, l'administration du camp prend les devants, étonnée par l'ampleur des cérémonies et la dévotion manifestée à leur occasion. Sur décision préfectorale, « les hébergés Israélites sont dispensés de tout travail pendant toute la durée de la Pâque juive, sauf pour les nécessités du service » et des repas rituels sont orga­nisés dans les îlots.

La Hanuka, qui tombe à la même époque que la fête de Noël, est solennellement célébrée en 1941 :

[A l'îlot,] « le soir du premier jour, nous avons allumé les chandelles de Hanuka dans les baraques des vieillards. Après le service religieux, nous nous sommes réunis dans la "bara­que de la culture", décorée de verdure à cette occasion. À vrai dire, il y eut deux fêtes le soir du 21 décembre, car l'étroitesse de la baraque ne permettait pas de réunir les 300 par­ticipants. Il y eut des récitations, des airs d'opéra, un pot-pourri de mélodies populaires juives. Puis nos enfants furent invités avec d'autres petits du camp par l’OSE (Organisation de Secours aux Enfants). Ce fut une belle fête. On leur donna des jouets et des friandises. On ne voyait plus que des visa­ges rayonnants .» (Compte rendu des fêtes de la Hanuka, probablement rédigé par le chef de l'îlot L, annexé au rapport le 5 janvier 1942 par le chef de camp au préfet des Basses-Pyrénées)

Ainsi, un fervent sentiment religieux répond à la pénurie et à la détresse engendrées par la vie au camp. Que les Gursiens aient, de cette façon, tenté de dépasser les contingences de l'inter­nement, en les transcendant, c'est certain. Il est clair que la foi et la pratique religieuse ont constitué un sou­tien moral considérable, qui ont aidé à vivre des milliers d’hommes et de femmes assaillis par le malheur.

 

 


1 René Kapel, "J'étais aumônier dans les camps du Sud-ouest de la France (1940-42)", Le Monde juif, n° 87, p. 114-115.

² Siegbert Plastereck. Rapport sur la vie des Israélites au camp de Gurs. 1940-43 (“Rapport Plastereck”). Archives Dachary, p. 22.

³ René Kapel, "J'étais aumônier...", op. cit., n° 87, p. 113. La Hagada est le récit de la sortie d'Egypte.

 

 

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